Notre économie est un colosse aux pieds d'argile

Force est de constater que notre économie mondialisée est hyper-complexe, ce qui pose la question de son hyper-fragilité. ©REUTERS

Le coronavirus, un cygne noir ? En réalité il n’en est rien. Cela fait quelques décennies que nombre de travaux attirent notre attention sur la fragilité grandissante de nos économies toujours plus complexes et interconnectées.

Bourses qui dévissent, villes et pays de plusieurs millions d’habitants mis en quarantaine, États membres prêts à suspendre les accords de Schengen. L’épisode du coronavirus nous apprend  que notre régime de normalité peut très vite basculer.   

Thibault de la Motte

Economiste et juriste

Les économistes n’avaient pas vu la chose venir peut-on entendre, il s’agirait là d’un "cygne noir" en référence au concept du philosophe Nicholas Taleb qui exprime cette idée de la survenance d’un événement radicalement imprévisible. 

En réalité, il n’en est rien. Cela fait quelques décennies que nombre de travaux attirent notre attention sur la fragilité grandissante de nos économies toujours plus complexes et interconnectées. 

Par exemple, le théoricien des systèmes David Korowicz montre qu’un choc localisé peut aboutir à une contagion en cascade des chaînes d’approvisionnement. Qu’on songe à la crise des subprimes de 2007 pour s’en convaincre, le risque systémique et la fragilité de notre économie furent largement sous-estimés. 

L’économiste belge Bernard Lietaer a publié des travaux qui montrent qu’il y a un équilibre à conserver entre l’efficacité et la redondance d’un système si on souhaite optimiser sa résilience – soit, sa capacité à absorber un choc imprévu et à retrouver ensuite sa capacité de fonctionnement. Par exemple, un choc en forme de virus. Le biologiste C. S. Holling démontre que pour augmenter la résilience d’un système, il est nécessaire d’y introduire de la redondance. Par exemple, nous serons soulagés de pouvoir nous approvisionner localement auprès de circuits courts en cas de rupture de la chaîne alimentaire mondialisée. Cette redondance apparaîtra comme un frein aux apôtres de l’efficacité mais en cas de crise le système peut rebondir en s’appuyant sur un autre canal que celui qui est paralysé par la crise. Certes la redondance a un coût mais celui-ci n’est que trop rarement mis en balance avec le coût caché d’une surefficacité très inefficace en cas de choc. 

N’y a-t-il pas quelque chose de proprement suicidaire à pousser toujours plus vite et toujours fort dans la direction d’une efficacité toujours plus accrue ?

Notre politique d’allongement et de spécialisation toujours plus grande des chaînes d’approvisionnement pousse toujours plus l’économie mondiale dans le sens de l’efficacité au nom des gains de productivité. En poursuivant inexorablement cette politique, nous affaiblissons structurellement notre résilience collective et individuelle et augmentons la probabilité de survenance d’un choc systémique. 

Force est de constater que notre économie mondialisée est hypercomplexe, ce qui pose la question de son hyperfragilité. L’anthropologue Joseph A. Tainter montre que les sociétés ont tendance à régler leurs problèmes en innovant. Cette innovation a un coût : une complexification accrue. Son hypothèse est que des civilisations se sont effondrées lorsque les gains marginaux d’une complexité accrue se sont trouvés décroissants. Passé ce point, une civilisation croule sous le poids de sa propre complexité, ce qui la rend très fragile à des chocs extérieurs.

Avec les événements récents en Australie et l’épisode actuel du coronavirus, les signes d’incendie se multiplient. Les fameux cygnes noirs ne sont-ils pas en réalité appelés à se multiplier en fréquence et en intensité? Ne devrions-nous pas être habitués à cette idée, nous à qui les scientifiques expliquent chaque jour que nous sommes en train de basculer de régime climatique et d’ère géologique ? Dans ce contexte, n’y a-t-il pas quelque chose de proprement suicidaire à  pousser toujours plus vite et toujours fort dans la direction d’une efficacité toujours plus accrue ?  

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