carte blanche

"Nous dépensons mal l'argent public, le débat caché de la campagne électorale"

Où passe notre argent ? Par rapport à ses voisins, la Belgique est dans le peloton de tête en transferts sociaux, et autres subsides, mais aussi en charge de la dette, reflet de ses inefficacités passées. Elle est nettement à la traîne en investissements publics, ce qui suggère un net manque de vision à long terme.

Par Olivier Lefebvre
Docteur en Économie, co-fondateur d'Euronext,
administrateur indépendant et promoteur d'initiatives dans le développement durable

Les commentateurs politiques attribuent au moins une partie des votes extrêmes ou populistes à un rejet du système actuel, jugé inefficace. En effet, dans beaucoup de pays, les enquêtes d’opinions montrent que la défense de la démocratie est une valeur en recul par rapport à d’autres priorités, comme les urgences sociales ou climatiques, ou encore la sécurité. En d’autres termes, dans le choix légitimité versus efficacité, les citoyens choisissent de plus en plus l’efficacité,… ou à tout le moins, les discours qui, à tort ou à raison, la leur promettent.

Lors de la récente campagne électorale, ce point semble avoir été une nouvelle fois largement ignoré par les principaux partis démocratiques belges, au moins du côté francophone.

Plafond de la Cour de Cassation du Palais de Justice de Bruxelles. ©BELGA

Illustration: les demandes de refinancements ont été légions durant toute la campagne et ce dans tous les secteurs. En effet, dans tous les panels de citoyens organisés par les médias, il a été question de refinancement de la justice, de l’enseignement, des soins de santé, des sports, de gratuité des transports publics, d’aides à la transition écologique, etc. Dans beaucoup de cas, et vu isolément, ces demandes paraissent légitimes, tant l’état de délabrement de certains services publics ou d’infrastructures est patent.

L’argent public est abondant...

Les partis ont fait campagne en s’engageant sur certains de ces refinancements selon leurs publics cibles. Mais aucun n’a dit que l’argent public est en fait très abondant en Belgique, et que notre système politique et institutionnel est très inefficace dans l’utilisation de ces moyens.

1.100 €
Dépenses
En 2017, les dépenses publiques totales par habitant en Belgique ont été de 18.800 €, soit 1.100 € supérieures à la moyenne pondérée de nos trois voisins immédiats.

En 2017, les dépenses publiques totales par habitant en Belgique ont été de 18.800 €, soit 1.100 € supérieures à la moyenne pondérée de nos trois voisins immédiats.

Il est vrai que parmi ceux-ci, il y a deux grands pays, la France (très dépensière), et l’Allemagne (plus économe), et que l’effet de taille pourrait expliquer la différence. Peut-être, mais en partie seulement, car les dépenses publiques belges sont en tout état de cause, 600 € supérieurs à la moyenne des pays européens de taille comparable (voir graphique)!

©Mediafin

Un groupe d’économistes s’étaient penché sur cette question en 2015 *, et concluaient: "On constate que ce ne sont souvent pas les moyens qui manquent pour réaliser les missions fondamentales mais que c’est l’utilisation de ces moyens qui présente parfois des inefficacités."

... Mais alors, où passe tout cet argent ?

Mais alors, où passe tout cet argent? Par rapport à ses voisins, la Belgique est dans le peloton de tête en transferts sociaux, et autres subsides, mais aussi en charge de la dette, reflet de ses inefficacités passées. Elle est nettement à la traîne en investissements publics, ce qui suggère un net manque de vision à long terme.

1,7%
Taux
Les taux de prélèvement sont au sommet, globalement et dans pratiquement toutes les catégories, y compris sur les revenus de la propriété (1,7% du PIB, contre 1,5% pour la moyenne de la zone euro).

Donc, le problème n’est pas un problème de refinancement. Il n’y a d’ailleurs pas de marge pour relever encore les prélèvements obligatoires. Les taux de prélèvement sont au sommet, globalement et dans pratiquement toutes les catégories, y compris sur les revenus de la propriété (1,7% du PIB, contre 1,5% pour la moyenne de la zone euro). Certes, on peut mieux prélever l’impôt, plus efficacement, plus équitablement, et d’autres tax shifts seraient bienvenus. Mais arrêtons de faire croire qu’il y a une marge globale additionnelle.

Le problème, largement ignoré dans la campagne électorale, est la capacité de nos institutions démocratiques de choisir les priorités d’affectation claires de nos (abondants) moyens publics et d’assurer l’efficacité de ces dépenses par rapport aux besoins collectifs les plus importants.

Il y a trop de saupoudrage et d’inefficacité due en partie à la structure complexe du pays et au nombre importants d’institutions publiques à tous les niveaux de pouvoir. Et il n’y a pas de culture de l’évaluation.
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Il y a trop de saupoudrage et d’inefficacité due en partie à la structure complexe du pays et au nombre importants d’institutions publiques à tous les niveaux de pouvoir. Et il n’y a pas de culture de l’évaluation.

Nous avons un sérieux problème de qualité de la gouvernance publique et d’efficacité de nos structures institutionnelles. Ignorer ce problème, surtout pour les partis francophones, sachant que le Sud du pays vit déjà au-dessus de ses moyens, c’est nous déforcer face aux défis environnementaux, climatiques et sociaux qui sont devant nous. C’est aussi nourrir les approches populistes de tout bord qui tentent de plus en plus de citoyens désorientés et érodent la démocratie.

* Pour une action publique plus efficace, Economic Prospective Club Fé́vrier 2015


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