Nous devons envisager le pire, profitons-en

L’absurde peut également permettre de dénoncer avec force et humour l’injustice. ©REUTERS

Inégalités sociales, urgence climatique, effondrement de la biodiversité, menaces pesant sur la démocratie… la liste et l’urgence des défis auxquels nous faisons face nous obligent à inventer de nouvelles manières de mobiliser intelligence et créativité collectives. Et si le fait d’envisager le pire permettait d’agir mieux aujourd’hui?

Stephen Boucher
Auteur, professeur à Solvay, à l’ULB et à Sciences Po Paris

Dans les années 1950, le psychologue Abraham Maslow renverse la psychologie en considérant les patients non plus seulement comme des malades mentaux, névrosés, mais comme pouvant s’améliorer, en voyant ce qui va bien et pourrait aller encore mieux. De là, son confrère Martin Seligman invente la psychologie positive.

Dans le même esprit, le professeur de sociologie médicale Aaron Antonovsky théorise à la fin des années 1970 la "salutogenèse", qui met la médecine sens dessus dessous en se concentrant sur les facteurs qui favorisent la santé et le bien-être, plutôt que ceux qui engendrent les maladies, la classique "pathogenèse". Alors que nous voyons d’ordinaire la vie comme une rivière qui nous porte de la naissance à la mort, Antonovsky postule qu’avec la salutogenèse, nous pouvons "apprendre à nager à contre-courant".

Penser "à l'envers" permet notamment de voir la contrainte et les contradictions comme des opportunités pour se réinventer.
Stephen Boucher

Les exemples sont nombreux qui montrent que penser à l’envers peut être salutaire dans la réponse à de nombreux défis, qu’ils soient d’ordre personnel, social ou politique. Alors peut-on apprendre à mettre le monde à l’envers, pour mieux le remettre à l’endroit?

L’industrie européenne du papier décide en 2013 de voir le défi de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 80% d’ici 2050 non pas comme une lubie technocratique européenne mais une donnée incontournable. Disant "chiche" à une industrie décarbonée mais plus prospère de moitié dans 30 ans, elle contredit les autres industries énergivores en concluant qu’elle peut y arriver.

Aux Pays-Bas, certains péages sont inversés, non pas punissant les véhicules circulant à certaines heures, mais récompensant ceux roulant aux heures creuses, une idée que la mairie de Lille examine.

Penser "à l’envers" permet de cultiver des conditions essentielles pour aborder des enjeux sociétaux, locaux ou plus vastes, de manière constructive.
Stephen Boucher

La pensée inverse stimule l’idéation

La pensée inverse ("reverse thinking") est une technique éprouvée pour penser latéralement. Au lieu de suivre la direction "logique" d’un défi, vous retournez celui-ci, ou une de ses composantes et recherchez des idées opposées. Par exemple, "comment puis-je réduire de moitié le nombre d’enfants victimes de surpoids?" devient "comment puis-je rendre obèse deux fois plus d’enfants?". "Comment augmenter la satisfaction des patients?" devient "comment rendre les patients plus insatisfaits?". Plus généralement, "comment puis-je résoudre ce problème" devient "comment puis-je le causer?".

Une fois ces questions posées, laissez venir toutes les réponses, aussi incongrues soient-elles. Une fois votre brainstorming achevé, vous pouvez de nouveau inverser les propositions pour étudier toutes les propositions positives possibles: le sont-elles? Révèlent-elles les attributs d’une bonne solution potentielle?

Les exemples sont nombreux qui montrent que penser à l’envers peut être salutaire dans la réponse à de nombreux défis, qu’ils soient d’ordre personnel, social ou politique.
Stephen Boucher

Ce que vous constaterez, c’est que la plupart des personnes trouvent plus facile de générer des idées pour un défi négatif. Puisque c’est absurde, intrigant, provocateur, on ose considérer toutes les dimensions du problème sans tabou.

Face à l’effondrement, oser penser le pire pour préparer du mieux

Plus généralement, penser "à l’envers" permet de cultiver des conditions essentielles pour aborder des enjeux sociétaux, locaux ou plus vastes, de manière constructive. Cela permet notamment de voir la contrainte (de ressources, de reconnaissance, de temps…) et les contradictions (entre acteurs, entre exigences, entre horizons temporels…) comme des opportunités pour se réinventer, et non des excuses pour procrastiner, comme on le fait trop souvent en politique.

Cela permet également de voir l’imperfection, les limites personnelles ou du groupe comme étant potentiellement des ressources, comme le fait avec audace l’agence de casting "Ugly" à Londres avec ses top models aux gueules cassées.

La plupart des personnes trouvent plus facile de générer des idées pour un défi négatif.
Stéphen Boucher

L’absurde peut également permettre de dénoncer avec force et humour l’injustice, comme le démontraient avec courage les femmes au Pakistan en 2018 derrière le mot d’ordre #HeatYourOwnMeal, ou comme souhaitent le faire au niveau européen les "Pinnochio Climate Awards" qui récompensent annuellement la campagne de lobbying la plus efficace pour freiner la lutte contre le changement climatique.

Le monde est tombé sur la tête. Ceux qui auront pris connaissance des travaux relatifs à la fragilité de nos systèmes économiques, politiques et écologiques et qui se sentiraient paralysés par la crainte d’un effondrement possible à tout instant, trouveront dans cette démarche de créativité des raisons et outils pour agir. Nous devons envisager le pire, profitons-en.

Lire également, dans L’Echo du 8 mai, "La collapsologie, une maladie gravement contagieuse".

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