carte blanche

On ne naît pas pro-féministe, on le devient

Une carte blanche de David Méndez Yépez, auteur-compositeur-interprète et membre du Groupe du Vendredi.

Elles s’appellent Adelaida et Pilar. Elles grandissent dans les Andes péruviennes. Toutes deux sont mariées à un homme absent, alcoolique, dépensier, parfois violent. Toutes deux éduquent leurs trois enfants, les éduquent seules. L’une est prolétaire, l’autre est institutrice maternelle.

Elles décident de quitter la province pour se rendre à Lima, espérant donner un avenir meilleur à leurs enfants, la seule université publique étant située dans la capitale. Ces deux femmes isolées font naître six universitaires, dont trois deviennent professeur·e·s.

Les cadets des deux familles, Isabel et Victor, tombent amoureux sur les bancs de l’auditoire. Ils débattent et militent ensemble, rêvent le Pérou de demain. Ils décident d’embrasser la carrière académique et se rendent en Belgique pour entamer leurs doctorats. Un terrible conflit éclate au Pérou, opposant les terroristes du Sentier Lumineux et le dictateur Fujimori qui les contraint à rester en Belgique.

Après cinq ans d’enfermement injustifiés, la sœur de Victor sort de prison. Elle s’exile en Belgique, accompagnée par sa maman Adelaida, alias "Abilla Lala" pour nous, ses petits-enfants. Ces deux femmes restent neuf années à nos côtés dans le plat pays et deviennent essentielles à nos existences.

Les femmes et les rôles qui leur sont socialement associés ont été déterminants dans mon existence. En réalité, je leur dois le fait d’être aujourd’hui quelqu’un d’heureux et de relativement équilibré.

Lutter contre le patriarcat en tant qu’homme hétérosexuel, c’est probablement d’abord lutter contre soi-même.
David Méndez Yépez
Membre du Groupe du Vendredi

J’ai grandi avec les meilleures dispositions possibles pour devenir un homme en faveur de l’égalité femmes-hommes. Pour devenir un homme "pro-féministe", c’est-à-dire: solidaire des luttes féministes. Quelqu’un qui tente d’être un allié mais pas un protagoniste en recherche de reconnaissance.

Malgré mon éducation, je continue à parler trop, trop fort. À prendre trop de place. À ne pas assez écouter. À faire (et rire) des blagues machistes. À être parfois solidaire avec mes amis masculins alors que je condamne certains de leurs actes. À être paternaliste avec mes proches, surtout les femmes. À faire du "mansplaining": expliquer à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, avec une certaine condescendance.

À jouir, consciemment, de privilèges liés à mon genre. À bénéficier des privilèges supplémentaires qu’accorde le fait de se dire pro-féministe dans une société patriarcale. Assurément, aujourd’hui, tout discours ou tout acte (plus ou moins) pro-féministe commis par un homme est suivi d’applaudissements.

Pourtant, devenir un allié sincère de l’égalité est exigeant et nécessite de mouiller le maillot, de mettre nos "couilles sur la table", comme le soulignent poétiquement les excellents podcasts féministes réalisés par Victoire Tuaillon.

Se remettre en question

Lutter contre le patriarcat en tant qu’homme hétérosexuel, c’est probablement d’abord lutter contre soi-même. S’informer, se remettre en question constamment, reprendre ses amis quand ils sont sexistes, ne pas prôner la virilité, défendre des masculinités plurielles, défendre les victimes de sexisme. Essayer de s’éduquer soi-même avant de demander aux féministes de le faire, leur ajoutant ainsi encore un poids de charge mentale…

Accepter la critique. Mettre son ego de côté. C’est surtout ça en fait devenir un véritable allié.

Défendre l’égalité de genre au lit aussi, connaître le corps de mes partenaires, être à l’écoute de leurs désirs, militer pour la diffusion de la contraception masculine. Identifier comment on peut soutenir les luttes féministes, sans voler la vedette (peut-être l’opposé de ce que je suis en train de faire en écrivant cet article?).

Accepter la critique. Mettre son ego de côté. C’est surtout ça en fait devenir un véritable allié.

Bien sûr, l’égalité aura pour conséquence la perte de certains privilèges. Mais heureusement, comme le dit la philosophe Olivia Gazalé, "l’investissement masculin de la sphère privée et de la vie émotionnelle, la réinvention de la paternité, l’expression de l’émotion (…), ne constituent pas un ‘déclin’, mais une chance pour l’humanité, peut-être sa plus grande chance: celle d’annoncer l’enthousiasmante naissance de nouvelles masculinités, condition indispensable d’un meilleur équilibre des relations entre les deux sexes. (…) Il faut comprendre que le féminisme est un humanisme: l’antisexisme ne défend pas seulement la cause des femmes, il est émancipateur pour toute l’humanité."

Le proverbe quechua "Phuturiy paqmi punin kausayninchis" signifie: "Si nous sommes ici, c’est pour fleurir". L’abolition du patriarcat permettra aux hommes d’éclore et qui sait… d’enfin cultiver leur jardin.

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