chronique

Oser discuter le confinement

La chronique de Vincent Laborderie.

Jeudi dernier, Sophie Wilmès a annoncé la création d’un groupe d'experts de haut niveau pour préparer un déconfinement progressif. Avant de décider de la manière et du moment opportun de procéder, il nous semble que ce groupe devrait commencer par établir, de toute urgence, les conséquences négatives du confinement tel qu’il est imposé aujourd’hui en Belgique. La tâche est ardue tant ces conséquences sont nombreuses. Livrons-nous à un rapide tour d’horizon en la matière.

La première conséquence est bien sûr économique. À ce sujet des chiffres faramineux ont été avancés. Face à ceux-ci, la réponse fut simple : " Nous préférons la vie à l’argent ". Belle intention et magnifique slogan, mais qui a le défaut de méconnaître les relations étroites entre économie et santé.

D’abord, au niveau d’un pays, parce qu’un système de santé performant a besoin d’être financé. Mais aussi au niveau individuel : la relation directe entre l’état de santé d’une personne et son revenu n’est plus à démontrer. Autrement dit, les chômeurs de demain seront les malades d’après-demain. Mais sans aller aussi loin dans le temps, il convient de mesurer le niveau de contrainte, pour ne pas dire la brutalité d’un confinement prolongé sur plusieurs semaines voire plusieurs mois. Ceci a déjà été soulevé par la crainte de recrudescence des violences conjugales ou les difficultés des parents contraints à cette mission impossible : garder les enfants à la maison et télétravailler. Pour ces parents au bord du double burn-out (parental et professionnel), la situation est déjà très difficile aujourd’hui. Que sera-t-elle après cinq ou huit semaines de fatigue accumulée alors que, assignés à résidence, ils ne peuvent compter ni sur leur famille ni sur leurs amis ?

Mais ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg. En effet, pour la classe moyenne et supérieure hyperconnectée, ce confinent est un désagrément, plus ou moins lourd selon les cas. Mais pour les 14% de Belges qui n’ont pas internet à leur domicile, c’est un isolement bien plus grave au point d’être dangereux. Pour les personnes en situation de détresse psychologique, ou celles soumises à une addiction (alcool, drogue), c’est un danger de tous les jours.

Pour les vies sauvées grâce au confinement, combien de victimes collatérales de cette mesure ?
Vincent Laborderie

Le professeur de psychologie Pascal Lorant (UCLouvain) met ainsi en garde contre le risque de dépression et de tentative de suicide. Selon lui, le confinement " peut générer des problèmes tout aussi importants que ceux que l’on essaie d’éviter par la gestion de cette crise " [1]. Concernant les addictions, un enseignant dans une école difficile faisait le même raisonnement : " Il est nécessaire que les écoles rouvrent après les vacances de Pâques. (…) Sinon, il y aura des morts, et ce ne sera pas à cause du virus " [2]. Précisons également que l’on peut voir sa vie détruite sans forcément mourir d’une mort violente qui sera dûment comptabilisée comme telle. Les exemples de conséquences négatives pourraient être multipliés à l’infini. Mais, pour rester dans le domaine purement médical, rajoutons-en un dernier : la sous-consultation pour des pathologies autres que le Covid-19 dont s’alarment les médecins généralistes. Rappelons simplement que l’être humain n’est pas fait pour être isolé des autres ni enfermé, fût-ce chez soi.

Pour les vies sauvées grâce au confinement, combien de victimes collatérales de cette mesure ? Ce chiffre est évidemment impossible à déterminer. Mais on peut raisonnablement avancer que le nombre de ces victimes de tous ordres suit, là aussi, une courbe exponentielle.

Psychose irrationnelle

Mais il faut aussi parler d’un effet indirect intimement lié au confinement : une psychose en partie irrationnelle autour du Covid-19. Cette peur conduit des parents à s’inquiéter pour leurs enfants, alors que le Covid-19 n’a jamais tué en dessous de 10 ans. De même, rappelons que si les moins de 50 ans peuvent être gravement malades, le taux de létalité pour cette tranche d’âge est extrêmement bas [3]. Il serait temps de rassurer, tant on peut s’inquiéter des effets psychologiques à long terme d’une situation où chacun voit dans son prochain une menace potentielle. Du même coup, on rendrait un grand service à une bonne partie de ces salariés qui vont travailler la peur au ventre.

Cette réflexion est urgente, tant il semble que la réflexion quant à la durée du confinement et, plus important, les dispositions concrètes que l’on met derrière ce mot, soient aujourd’hui essentiellement du ressort des virologues et des épidémiologistes. Comme tous les experts, ils se focalisent sur leur sujet et leur mission (enrayer l’épidémie), sans percevoir l’ampleur des conséquences négatives des solutions qu’ils imposent. Osons cette affirmation simple : ce n’est pas aux virologues, aussi compétents soient-ils, de décider des politiques publiques. Cette tâche incombe aux politiques qui doivent mesurer les conséquences de leurs décisions sur une multitude d’aspects et non sur un seul problème, fût-il crucial.

Certainement très efficace pour lutter contre une pandémie, le confinement constitue une sorte de bombe à fragmentation ayant des effets économiques, sociaux et psychologiques considérables, multiples et étalés dans le temps. Alors que nous approchons du pic épidémique, le système hospitalier belge semble, heureusement, loin de la saturation [4]. Il faut dès lors s’interroger sur la pertinence d’assouplir cette politique de confinement, par exemple en s’inspirant des politiques moins strictes menées en Suisse, en Allemagne, ou aux Pays-Bas. Cela la rendrait à la fois moins nocive et plus supportable sur le temps long.

Voir aussi le blog Belgapolitica.be de Vincent Laborderie

[1] Intervention sur LN24, 20/03/2020.

[2] https://www.levif.be/actualite/belgique/si-on-ne-rouvre-pas-les-ecoles-il-y-aura-des-morts-et-ce-ne-sera-pas-a-cause-du-virus/article-normal-1270207.html

[3] D’après les données disponibles, une personne de moins de 50 ans n’ayant aucune pathologie chronique a plus de chances de mourir d’un accident de la circulation que du Covid-19.

[4] Le taux d’occupation des lits en soins intensifs n’est, au 3 avril, que de 55%

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