carte blanche

Où en sont les grands États latino-américains?

Economiste et consultant indépendant

Depuis près de 20 ans, l'Argentine, le Brésil et le Mexique ont connu des dynamiques bien différentes.

Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

©doc

L’image que véhicule l’Amérique latine dans les pays occidentaux est généralement assez peu flatteuse. Beaucoup d’observateurs et de dirigeants d’entreprise y voient une région gangrenée par la corruption et la violence.

L’analyse des trois plus grandes économies latino-américaines (Brésil, Mexique et Argentine) offre un panorama plus complexe et contrasté. En fait, depuis près de 20 ans, ces trois pays – représentant environ 4,5% du PIB mondial (autant que l’Allemagne) – ont connu des dynamiques bien différentes.

Bureau de change à Buenos Aires. ©REUTERS

La décennie 2000 a été tragique pour l’Argentine qui a payé très cher la dollarisation de son économie et l’absence de réforme de l’État et de rationalisation des dépenses publiques. Tombé en défaut de paiement fin 2001, Buenos Aires a mis plusieurs années avant de redevenir solvable… puis de "rechuter" en 2014 à la suite d’un bras de fer avec un groupe d’investisseurs qui refusait obstinément les conditions de la restructuration de la dette souveraine.

Politique nationaliste

Dans le même temps, sous l’égide de Cristina Kirchner, l’Argentine s’est lancée dans une politique hasardeuse de "nationalisme économique" – symbolisée par la nationalisation d’YPF, jusqu’alors propriété de l’espagnol Repsol. La perte de crédibilité de l’Argentine a été générale, touchant même les statistiques nationales!

Depuis l’élection de Mauricio Macri à la présidence de la république il y a deux ans, la confiance des milieux d’affaires se restaure progressivement mais les chantiers sont nombreux, comme on va le voir.

La trajectoire du Brésil est presque opposée à celle de l’Argentine. Au cours de son double mandat (2003-2010), le président Lula a réussi le tour de force de concilier réduction des inégalités, renforcement de l’attractivité du pays et réduction de la proportion de dette publique en devise étrangère.

En 2008, le Brésil a vu sa notation financière grimper dans la "catégorie investissement", pour la première fois de son histoire. Malheureusement, à partir de 2014, sous le double effet du ralentissement économique et des scandales Petrobras et Odebrecht, les inquiétudes ont grandi quant à la capacité du pouvoir à maintenir l’ordre institutionnel et à assurer la soutenabilité de la dette publique.

Dilma Rousseff ©AFP

La destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016 et l’extrême impopularité de son successeur Michel Temer sont les symptômes d’un système politique défaillant.

Le Mexique a connu une évolution nettement moins chaotique. Depuis 2000, la croissance du PIB a été beaucoup moins volatile qu’en Argentine et au Brésil et le ratio de dette publique sur PIB est resté relativement stable. La compétitivité – telle qu’elle est mesurée par le Forum économique mondial de Davos ou par la Banque mondiale via son indicateur Doing Business – s’est légèrement améliorée. La principale incertitude concerne l’éventuelle révision des accords commerciaux entre Mexico et Washington.

Des problèmes communs…

Pourtant, à y regarder de plus près, ces grands États latino-américains présentent de nombreuses similitudes.

Premièrement, ils souffrent tous les trois de déficits jumeaux chroniques (à savoir, une balance budgétaire et une balance commerciale dans le rouge). Cela reflète, d’une part, la difficulté à contrôler les dépenses et à lever l’impôt et, d’autre part, un modèle économique trop tourné vers la consommation de biens importés.

Deuxièmement, les gouvernements argentin, mexicain et brésilien sont chacun plombés par une compagnie pétrolière publique (respectivement YPF, Pemex et Petrobras) insuffisamment rentable et compétitive.

Troisièmement, le problème de la corruption s’est aggravé de façon alarmante. L’indicateur de référence de la Banque mondiale indique qu’en 2016, les trois pays ne figuraient plus dans la première moitié du classement qui couvre quasiment tous les États du monde.

Arrestation à Mexico City d'un membre d'un trafic de drogue. ©AFP

Quatrièmement, la violence politique demeure un vrai frein au développement économique, en particulier au Mexique et au Brésil. Ces facteurs expliquent largement que la croissance du PIB de ces trois pays soit systématiquement inférieure à la moyenne des économies émergentes depuis près de 20 ans.

…mais aussi des atouts

Malgré ces freins, les trois pays disposent d’atouts communs: une économie diversifiée, une réelle capacité à exporter et l’absence de risque géopolitique majeur, contrairement à bon nombre de pays émergents asiatiques. En outre, ils sont moins dépendants à l’égard des Etats-Unis, comme on a pu le constater lors de la grande récession de 2008-2009.

Finalement, au-delà de cycles économiques et politiques désynchronisés et de profils de risque de crédit très hétérogènes – le Mexique étant considéré comme peu risqué, contrairement à l’Argentine –, les trois grands pays latino-américains souffrent tous de la faiblesse persistante de leur système politique et institutionnel.

Seul l’activisme des citoyens et des médias permettra de surmonter ce handicap.

Lire également

Messages sponsorisés