Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

©Frank Toussaint

Par Luc de Brabandere,
Philosophe   

Notre Terre a une Histoire. Elle a commencé il y a environ 4,5 milliards d’années. Cette Histoire passionne les astrophysiciens, vulcanologues et autres cristallographes qui continuent à nous apporter des connaissances nouvelles sur la manière dont les choses se sont passées depuis le Big Bang.

Les philosophes se passionnent plutôt pour une autre Histoire: celle des Idées qui sont apparues sur la Terre.

Ces deux Histoires sont évidemment mêlées, voire indissociables. Les révolutions industrielles, culturelles ou politiques sont autant d’exemples où l’idée de l’un a entraîné une action des autres. Pour le pire et pour le meilleur.

La créativité est une faculté qui a été lente au démarrage, car pour observer la deuxième idée de l’Histoire il faut attendre… un million d’années!
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On sait que la vie est apparue sur la Terre il y a environ 3,5 milliards d’années. Mais, au fond, quand la pensée est-elle apparue? Les premières méduses datent d’il y a 700 millions d’années, les iguanodons vivaient à Bernissart il y a 130 millions d’années. On situe plus ou moins l’arrivée du premier cactus ou du premier pingouin. Mais, au fond, de quand date la première idée?

De ce jour probablement où un singe particulièrement évolué s’est tout à coup dit en voyant un caillou qu’il pourrait l’utiliser pour casser la coquille d’un fruit trop bien protégé. Cela s’est passé il y a environ 4,5 millions d’années.

La créativité est une faculté qui a été lente au démarrage, car pour observer la deuxième idée de l’Histoire il faut attendre… un million d’années! Ce jour-là en effet un illustre descendant de notre génie de la première heure s’est dit qu’en tapant avec son silex, non plus sur une coquille, mais sur un autre silex, il pourrait le rendre tranchant et ouvrir ensuite la coquille plus facilement. C’est ainsi que l’on est passé de l’âge de la pierre à l’âge de la pierre taillée.

Contrairement à la première idée qui n’a pas laissé de trace concrète, la seconde s’est, elle, matérialisée en ustensiles qui méritent certainement le nom de premiers outils. Cette seconde trouvaille a généré une multitude d’objets bien réels que les archéologues d’aujourd’hui se font toujours un plaisir de découvrir.

Changement de paradigme

Les fans du calcul mental auront remarqué que l’histoire des idées est mille fois plus courte que celle du monde. Mais ce qui les distingue surtout, c’est leur manière de progresser.

©Photo News

L’Histoire du monde évolue en effet de manière continue. Depuis toujours les continents dérivent, des chaînes de montagnes se forment, les végétaux se fossilisent, les fleuves s’ensablent, les côtes s’érodent, les oiseaux migrent, les arbres poussent, le climat fluctue. Il y a bien sûr des exceptions, mais une météorite qui s’écrase ou un tremblement de terre ne change pas fondamentalement cette caractéristique principale de la Terre qui est l’évolution continue des choses.

L’Histoire des Idées par contre n’est qu’une succession de secousses, grandes ou petites, parce que le passage d’une idée à une autre est nécessairement un choc, celui de la perception des choses.

Un philosophe des sciences, Thomas Kuhn, a analysé en profondeur la nature de ces secousses. En 1962 iI a publié une Structure des Révolutions Scientifiques, un des livres les plus importants de l’épistémologie, où il montre que les secousses peuvent être de deux types.

Pour Kuhn la recherche scientifique est un phénomène social qui progresse par à-coups. Dans une discipline donnée, une communauté de chercheurs travaille. Elle expérimente, émet des hypothèses, surmonte un obstacle, confronte des points de vue. Chaque idée nouvelle est un choc que l’on accueille avec intérêt. Jusqu’au jour où des anomalies – souvent des paradoxes — apparaissent qui ne peuvent plus être imputées à des erreurs de mesure, et qui ne peuvent pas plus être expliquées par les théories en présence.

L’heure est alors venue de remettre en question le cadre de pensée lui-même dans lequel toute la communauté scientifique travaille. Cet ensemble d’hypothèses partagées fut baptisé “paradigme” par Thomas Kuhn. Pendant une période limitée dans le temps un paradigme est stable, rigide même, et il permet à beaucoup d’individus de progresser avec succès. Il agit comme une représentation utile du monde, mais quand le paradigme ne résiste plus à ses contradictions internes, la révolution des idées est alors inévitable. Ce deuxième type de secousse est d’un tout autre niveau, car on change de paradigme.

Résumons ici ses principales caractéristiques:

- Un paradigme est en partie inconscient. C’est un bateau tellement grand que l’on ne voit plus la mer.

- Un paradigme n’existe pas dans la réalité. Comme disait Spinoza “le concept de chien n’aboie pas”.

- Dans un premier temps, un nouveau paradigme n’apporte rien de concret. La carte n’est pas le territoire, et personne n’a jamais trouvé du pétrole en forant un trou dans une carte du Texas.

- Un paradigme n’est jamais vrai car il est jamais constitué d’un ensemble d’hypothèses. Le critère d’évaluation adéquat est l’utilité. Copernic est plus utile que Ptolémée, et Newton est plus utile que Copernic.

- Les paradigmes ont la vie dure. Un changement de paradigme provoque de la résistance. Il a fallu attendre Jean Paul II pour voir l’Église s’excuser pour le traitement infligé à Galilée, et il existe aujourd’hui dans les milieux proches du pouvoir aux Etats-Unis des personnes influentes qui contestent la théorie de Darwin!

La transformation numérique des entreprises est le changement de paradigme en cours (voir ma chronique précédente). C’est à nous à en définir les principes, même si le monde que l’on quitte subsistera pour l’essentiel. La fin de l’âge de la pierre n’a pas été provoquée par une pénurie de pierres…

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