interview

Pascal Bruckner "La vieillesse va bientôt peser de tout son poids sur la société"

"Le jeunisme est le symptôme d’une société qui vieillit", explique Pascal Bruckner. ©France Dubois

Dans son nouvel ouvrage " Une brève éternité. Philosophie de la longévité " (Grasset), le romancier et philosophe Pascal Bruckner élabore une réflexion sur la cinquantaine en proposant de " réinventer la vieillesse ". Que faire à 50 ans ? Vivre plus ou vivre moins ? Si les progrès de la médecine nous permettent aujourd'hui de vivre plus longtemps, la vieillesse reste hélas trop souvent synonyme de retraite et d'inutilité. Pascal Bruckner tente de mettre en place un véritable art de vivre pour cette période qu'il nomme joliment l’" été indien de la vie ".

Quel est l’avantage de vieillir? Pourquoi avoir 50 ans serait-il enviable?

On distingue beaucoup mieux l’essentiel de l’accessoire. Quand on est jeune, on s’égare, on se noie dans les détails, on a des amours malheureuses et imparfaites, on s’engage dans une carrière qui n’est pas nécessairement faite pour nous. À 50 ans ou à 60 ans, on comprend ce qui constitue le cœur de l’existence. On fait le tri entre les frivolités de l’existence et le cœur du salut, comme disait Saint Augustin. C’est une forme de sagesse, mais c’est une sagesse active. Ce n’est pas une plénitude, comme l’océan de sagesse du Dalaï Lama. Ce n’est pas non plus une contemplation béate. C’est une sagesse qui nous incite à repartir dans l’existence. Par exemple, arrivé à ce stade, on maîtrise mieux les limites de notre corps. Mais on s’efforce de repousser celles-ci, car, dans le fond, on ne sait pas ce que peut notre corps. C’est donc un mélange de prudence et d’audace.

Qu’est-ce qui, selon vous, vieillit le plus rapidement dans nos existences?

Ce qui vieillit le plus vite, c’est l’aptitude à s’émerveiller de la vie quotidienne. Au fur et à mesure qu’on avance dans la vie, les possibles se réduisent et on considère le monde avec amertume. On devient malheureux. On a l’impression que les jeunes générations nous retirent le tapis sous le pied. C’est naturel, mais il ne faut pas céder à cette pente, sinon on tombe dans l’aigreur. Bien sûr, il y a des maladies physiques qui nous guettent, mais les maladies de l’âme sont les plus dangereuses.

En somme, un jeune peut être plus vieux qu’un vieux?

©Photo News

La France est le seul pays du monde où les étudiants ont manifesté pour leur retraite… C’est le paradoxe entre des jeunes vieux et des vieux jeunes. Les jeunes se voient déjà installés devant leur télé à 60 ans, alors que les vieux ne rêvent que de continuer les aventures de leurs années tendres. Au moment où la vie se rétrécit, on se dit qu’on a peut-être manqué quelque chose. Cet été indien de la vie est un facteur d’intensification.

Si on vous suit, il faudrait donc plutôt parler de maturité que de vieillesse?

Exactement. Lors du sacre de Louis XIV, l’espérance de vie était de 26 ans en France. Dans tous les villages, les cimetières étaient situés au centre. La mort était donc au centre de la vie. Ce qu’on a gagné en quelques siècles est considérable et merveilleux. La vieillesse a reculé. Il faudrait donc donner aux âges intermédiaires le nom de "grande maturité" ou d’"été indien de la vie".

Le jeunisme est-il l’un des traits majeurs de notre époque?

Tout a basculé après la guerre de 14-18. Auparavant, la jeunesse était mise hors la loi; aujourd’hui, elle est mise sur un piédestal. Le jeunisme est le symptôme d’une société qui vieillit. Il n’y aura bientôt plus de personnes de 60 ans que de 20 ans. La vieillesse va bientôt peser de tout son poids sur la société. Le jeunisme représente deux choses: ces adultes qui se griment en adolescent pour essayer de rester dans le coup et puis, de façon plus modérée, ces gens qui veulent rester en forme, qui ne veulent pas céder à l’écroulement. Aucun quinquagénaire, même le plus anti-moderne, n’a envie de ressembler à un croulant. Notre société fait que chaque âge rêve de ce qu’il a perdu: la fraîcheur et la naïveté de l’enfance, la jeunesse comme symbole de dynamisme.

En ce sens, comment analyser la figure de Greta Thunberg?

©REUTERS

Greta Thunberg ne représente pas le jeunisme, mais l’infantilisme. Le jeunisme, c’est vouloir associer l’irresponsabilité et la pétulance de la jeunesse avec une certaine maturité physique et financière. Dans son cas, c’est confier à l’enfance le fardeau de la responsabilité. Elle est complètement endoctrinée par les adultes. Elle me fait penser à Minou Drouet, dans les années 50, ou, plus récemment, à Miley Cyrus. Il n’est pas exclu qu’elle pête un câble comme certains enfants star.

Vous avez une lecture originale du mouvement des gilets jaunes. Vous parlez de "mai 68 des retraités". Qu’entendez-vous par là?

©AFP

Les gilets jaunes sont des gens qui sont sortis de l’ennui dans lequel ils étaient plongés. Tout d’un coup, ils ont pu aller sur des ronds-points, rencontrer des gens, boire des coups, monter des barricades et affronter la police. C’était un coup de fouet. Là aussi, c’était une forme de jeunisme. Ce mouvement était l’occasion de s’arracher au désœuvrement. Pour beaucoup, ils ont retrouvé un sens à la vie. Il ne faut pas oublier que l’ennui est un sentiment révolutionnaire.

Selon vous, la vieillesse n’est pas synonyme d’inutilité, mais quelles mesures peut-on mettre en place concrètement pour en finir avec cette image d’Epinal?

Il y aurait des mesures politiques à prendre. Je pense que dans dix ans, la retraite sera à 70 ans car il faut bien payer cet allongement de durée de vie. Sous quelle forme la vieillesse n’est-elle plus synonyme d’inutilité? Sous forme de travail, par exemple. Les gens qui quittent leur emploi sont très malheureux. Ils auraient envie d’avoir un complément financier et un compagnonnage, car travailler, c’est travailler avec d’autres gens, sortir de la solitude. Il y a un besoin d’autres activités, intellectuelles notamment. On pourrait imaginer des années sabbatiques, des reprises de travail, voire une nouvelle carrière. En sachant que, selon les probabilités statistiques, nous allons vivre jusque 100 ans, il est impensable d’arrêter de travailler à 60 ans! Il faut donc imaginer une troisième et une quatrième vie. Ce qu’il faut surtout éviter, c’est l’hostilité des jeunes générations à l’égard des plus vieux. Or, il risque d’y avoir beaucoup animosité. La jeunesse s’épuise à entretenir des vieux tandis que son futur est très incertain. L’allongement de la durée de vie va donc poser aussi d’énormes problèmes…

La classe plus âgée peut aussi peser politiquement, on l’a notamment vu notamment avec le Brexit…

©AFP

Bien sûr. Aux Etats-Unis, les 4 candidats aux élections sont septuagénaires. Les jeux sont brouillés. L’image du vieillard qui vit en dehors du monde est dépassée. Les personnes âgées vont désormais rester dans le monde et peser sur celui-ci. De mon point de vue, c’est plutôt une bonne chose.

Mais aux Etats-Unis justement, le système ultralibéral place aussi les personnes âgées dans des conditions très difficiles…

Aux Etats-Unis, c’est difficile à tout âge. C’est un système impitoyable, hyper-individualiste. Il y a beaucoup d’opportunités et une multiplication des emplois. En se débrouillant bien, on peut gagner beaucoup d’argent. Mais si vous êtes à la charge de l’état, vous êtes obligés de continuer à travailler très longtemps. L’Amérique ne fixe pas de date à la retraite. On voit, par exemple, des personnes âgées continuer à travailler dans une station-service ou faire le métier de serveur…

Nous ne sommes donc pas tous égaux face à la vieillesse. La vieillesse n’est-elle pas, dans les conditions actuelles, surtout triste, faite de solitude et de souffrance?

Après 80 ans, on entre dans la vieillesse au sens classique du terme. Celui ou celle qui n’a pas préparé un pécule financier se retrouve dans les difficultés. Mais, outre les inégalités sociales, il y a les inégalités génétiques: contre celles-là, on ne peut rien. J’ai vu Jean d’Ormesson faire du ski à 80 ans. C’était incroyable. Bien sûr, il y a des vieillesses privilégiées, mais tout n’est pas seulement dû au chiffre d’affaires ou à la fortune. L’appétit de vivre est la composante essentielle d’une maturité heureuse. Dans le dialogue avec la vie, il y a une sorte d’optimisme un peu tragique. Mais je pense que la vie nous rend la confiance qu’on lui porte.

Si la médecine peut allonger la durée de vie, le transhumanisme promet carrément de vaincre la mort…

Le rêve d’en finir avec la mort est à la base de toute religion.
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Ce n’est pas neuf. Le rêve d’en finir avec la mort est à la base de toute religion. Le christianisme, c’est la mort de la mort: le Christ est ressuscité. La différence, c’est qu’aujourd’hui, il y a une volonté de donner à cette envie une assise scientifique. Les transhumanistes ont la certitude de pouvoir faire reculer le vieillissement et l’idée même de mortalité. Pour l’instant, il y a seulement des déclarations d’intentions et quelques expérimentations. Mais, au-delà de la question de la faisabilité, il y a la question du désir. Pourquoi le faire? Imaginons quelqu’un qui sort de son caisson de cryogénisation après 20 ou 30 ans: ce "ressuscité" ne sera jamais qu’un étranger dans le temps.

Avec la vieillesse vient aussi la question de la préparation à la mort, notamment la question de l’euthanasie. Quel est votre point de vue à ce sujet?

Il n’y a pas de belle mort lorsqu’on souffre atrocement et qu’on est réduit à l’état de légume. C’est pourquoi je suis en faveur du suicide assisté. Pour autant, je ne pense pas qu’il faille légiférer là-dessus. Il faut surtout arrêter l’hypocrisie à ce sujet.

Vieillir c’est aussi voir les autres mourir. Le deuil a-t-il changé de nos jours?

Complètement. D’abord, il n’y a plus de rituel de l’enterrement. Chacun choisit ses funérailles. Le chagrin reste le même, mais les figures de l’enterrement sont différentes. On est passé d’une Europe chrétienne, avec la perspective d’un au-delà, à un scepticisme concernant ce qui se passe après la vie. On ne se préoccupe plus que de la vie avant la mort. On ne porte plus le deuil. Les faire-part de deuil sont mal reçus. Le mort n’est plus intégré dans la communauté des vivants. Tout est fait pour gommer la mort de la vie. C’est une forme de censure: la mort est devenue la pornographie suprême, elle est noyée dans les euphémismes. À côté de cela, on cherche une immortalité digitale et on ressuscite les stars disparues…

Une brève éternité. Philosophie de la longévité, Pascal Bruckner, Ed. Grasset, 272 p., 19 €.

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