Peter Fleming: "L'homo economicus est sous respirateur artificiel"

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Peter Fleming, économiste néo-zélandais, démonte les théories économiques libérales. La mission qu’il s’est fixée est simple et compliquée à la fois: " montrer aux gens ce qui ne va pas sans tomber dans le catastrophisme ".

Peter Fleming n’est pas le genre de professeur que l’on s’attend à croiser dans une école de commerce. Cet économiste néo-zélandais est plutôt du genre à démonter les théories économiques libérales que l’on y enseigne depuis des décennies, bref, à ruer dans les brancards.

Le titre de son dernier livre, paru en 2017, "The death of Homo Economicus" (la mort de l’homo economicus), en dit long. Fleming, qui enseigne à la Cass Business School de la City University de Londres, se décrit comme un "post-économiste", quelqu’un qui parle des questions économiques après que la discipline économique prise dans sa globalité se soit écrasée. La mission qu’il s’est fixée est simple et compliquée à la fois: "montrer aux gens ce qui ne va pas sans tomber dans le catastrophisme". L’Echo lui a demandé de clarifier tout ça à l’occasion de son passage à Bruxelles à l’invitation du club bruxellois "Full Circle".

Quand avez-vous attrapé votre regard critique sur l’économie capitaliste?

Quand je suis arrivé au Royaume-Uni. J’ai réalisé que les théories économiques néoclassiques étaient une utopie en voyant ce qui s’est passé lorsque le gouvernement britannique a privatisé ses chemins de fers ou la distribution de l’eau.

Vous parlez de la mort de l’homo economicus, pourquoi?

L’homo economicus n’est pas vraiment mort. Il est plutôt sous respirateur artificiel. C’est une version idéalisée de ce qu’est un être humain quand on le filtre à travers des théories d’économie néoclassique.

Mais quand on met de vrais gens dans ces équations, on voit très vite que ces idéaux sont impossibles à atteindre. Il peut même être dangereux de les mettre en pratique.

Pourquoi est-ce dangereux?

L'endettement personnel est devenu un problème énorme dans nos sociétés.
Peter Fleming
Economiste

Parce que ça revient par exemple à exagérer l’importance que l’on accorde au travail. Cela mène à des situations de dépendance au travail, à de l’hypertension, à des problèmes cardiovasculaires. On voit même des CEO commencer à se demander s’ils ne devraient pas dire à leurs employés de travailler moins.

Un des autres idéaux de l’homo economicus c’est l’autonomie économique, le principe selon lequel l’être humain est seul et ne peut pas compter sur l’État providence. Bref, vous nagez ou vous coulez. Et vu que vous ne pouvez pas compter sur l’État, vous vous endettez. Cet endettement personnel est devenu un problème énorme dans nos sociétés.

Est-on en train d’assister à la fin du capitalisme?

Non, le capitalisme se bat dans pas mal de domaines. On voit que les riches sont très riches, que certains groupes ont profité de la crise. En fait, on assiste peut-être même à l’approfondissement de la mentalité capitaliste.

On voit cependant que de plus en plus de jeunes travailleurs ont changé de perspective, qu’ils refusent de placer le travail au centre de leur vie…

Il y a une remise en question, en effet. De plus en plus de gens ne veulent plus se sacrifier sur l’autel de l’emploi. Mais cette remise en question sera-t-elle progressiste? On pourrait assister à une régression, on le voit avec la montée du populisme et du nationalisme. Puis, tout le monde ne peut pas se permettre de remettre le système actuel en question. C’est aussi une question de classe sociale. On voit par exemple que la classe moyenne a été fortement mise sous pression et qu’elle se retrouve aujourd’hui piégée.

Vous pensez que rien de positif ne pourra sortir de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et du Brexit?

La seule chose de positive qui pourrait sortir de l’élection de Trump, ce sont les mouvements de résistance.
Peter Fleming
Economiste

La seule chose de positive qui pourrait sortir de l’élection de Trump, ce sont les mouvements de résistance. Ce qui est intéressant c’est de constater qu’il est effectivement question de classe sociale, qu’on se retrouve face à un populisme élitiste. Trump est un homme d’affaires très riche, en effet.

Au Royaume-Uni, beaucoup de gens qui étaient en faveur du Brexit sortaient de grandes écoles élitistes comme Eton. Ces gens-là ont lancé le mouvement qui a ensuite été suivi par monsieur et madame Tout-le-Monde. Le populisme n’est jamais que l’approfondissement de l’homo economicus. Les gens cherchent à blâmer le travailleur polonais ou le réfugié pour la crise du système capitalistique, ils ne veulent pas le remettre en question.

Quel système serait la solution?

On me demande souvent ça. Mais à vouloir absolument trouver une alternative, on tend à fermer le dialogue, à empêcher une approche critique. Je n’ai d’ailleurs pas de plan pour la société de demain. Mais il y a différentes choses que l’on pourrait faire.

Premièrement, on devrait pousser les gens qui se sentent sous pression à parler, à partager leurs expériences. La deuxième étape serait simplement d’appeler ouvertement à relâcher la pression à travers des mouvements comparables à "Blacklivesmatters" créé aux Etats-Unis pour lutter contre les violences policières à l’encontre des Afro-Américains. Il faut que l’on puisse plus facilement décider de vivre autrement.

Bill Gates et Warren Buffet ont remis en question le système de taxation des grosses fortunes. Pensez-vous qu’il faille plus de gens comme eux?

Ce serait génial car les gens les écoutent. Mais la résistance au changement est énorme. Elle est institutionnalisée à travers tous ces lobbies qui s’opposent aux impôts. Ce serait très compliqué de taxer les ultra-riches. Je ne compte pas sur l’opinion de l’élite économique pour changer la situation.

Vous pensez donc que le changement ne pourra venir que de la base?

Oui, ce sera la seule manière de changer les choses. Les termes du débat doivent changer. Il faut cesser ce chantage qui fait que les entreprises peuvent menacer de délocaliser dès qu’on veut les taxer davantage. Mais des intérêts très puissants sont en jeu et je crains que le débat public ne pèse pas très lourd.

Vous avez l’air très pessimiste…

Je pense juste qu’avant que l’on puisse aller de l’avant, réformer certaines institutions économiques, il faut être très réaliste. Dès qu’on se dit que la situation n’est pas si grave, ça limite nos capacités à faire bouger les choses.

Êtes-vous encouragé par la reconnaissance dont joui de plus en plus l’économie comportementale?

Je pense que l’économie comportementale n’est qu’une extension de l’économie néoclassique avec une touche plus humaine. Elle ne bouscule pas vraiment l’orthodoxie économique. On ne se situe pas très loin d’un Milton Friedman dans l’économie comportementale. Ici aussi, il s’agit aussi de manipuler les gens qui se situent en dessous de vous. Je trouve ça glauque et j’ai d’ailleurs arrêté de m’y intéresser.

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