interview

"Nous sommes manipulés par l'insatisfaction et le manque"

Pour Pierre Rabhi, "on est dans le ‘toujours plus’et dans une logique de court terme qui ne génère pas de joie". ©AFP

Artiste du vivant depuis des décennies dans sa ferme ardéchoise, l’agroécologiste Pierre Rabhi est l’un des principaux contributeurs de la révolution des consciences sur l’environnement. Auteur prolifique, il a récemment créé un fonds de dotation pour développer des projets agro-écologiques. Il nous confie ses espoirs de voir l’humanité se libérer de ses chimères et renouer avec sa nature profonde.

Est-il plus facile de faire avancer les idées écologistes aujourd’hui qu’il y a dix ou vingt ans, où l’espace médiatique semblait moins saturé?

Ces idées ont le vent en poupe aujourd’hui. On arrive à une phase historique de la société occidentale. Qu’on le veuille ou non, nous sommes déjà engagés dans une impasse. Cela a été très bien défini par Pierre Fournier, qui disait que "nous ne savons pas où nous allons mais nous y allons". Nous sommes dans un paradigme sans avenir. Il ne faut plus simplement le rafistoler et le réaménager, mais le changer totalement. Lorsqu’en 2002, on m’a proposé de me présenter à la présidentielle, j’avais parlé de décroissance. J’ai finalement remplacé ce terme par "sobriété heureuse". Beaucoup se sont retrouvés dans cette approche, en prenant conscience que l’abondance ne leur donnait pas tant de bonheur que ça.

L’action politique est-elle à la hauteur des défis qui nous attendent, notamment les COP21-24?

©REUTERS

Ces COP sont ridicules. Elles illusionnent les citoyens qui ont ainsi bonne conscience en sachant que des organisations internationales se rassemblent régulièrement et s’occupent du changement climatique. L’écologie n’est pas une politique mais une conscience. Elle doit être enseignée aux enfants dès qu’ils peuvent comprendre. Si les problèmes ne sont pas résolus en chacun de nous, ils ne seront résolus nulle part.

Je ne suis pas du tout pour l’écologie politique si elle permet de polluer et simplement d’apporter un petit correctif avec de l’écologie.

Le mouvement Extinction Rebellion, qui essaime dans le monde entier et qui appelle à la désobéissance civile pour pousser les gouvernements à agir contre le changement climatique, estime que la force peut se justifier pour des combats honorables. Partagez-vous cet avis?

Je ne suis pas du tout favorable à l’utilisation de la force, sauf s’il y a une légitimité telle qu’on ne peut pas faire autrement. Ce qui détruit le monde actuel, c’est justement cette obsession de la force, qui amène les États à s’équiper toujours plus pour pouvoir résister.

Il y a encore beaucoup de critiques contre le principe de croissance verte et écologique, qui a pourtant le mérite de mettre en mouvement beaucoup d’acteurs de la vie politique et économique…

Il y a d’abord une ambiguïté de départ. Je le répète: l’écologie ne doit pas être un parti mais une conscience. Tout le monde est concerné par l’écologie, dans le sens de la vie elle-même.

©EPA

Le problème, aujourd’hui, est de savoir comment les êtres humains vont prendre conscience de leur inconscience et se rendre compte que la nature est leur génitrice, que c’est à elle que nous devons la vie et que cette séparation qui s’est opérée, où l’être humain s’est figé en prince de la création et de la nature, est complètement fausse et n’a aucun sens. Nous sommes des mammifères, qu’on le veuille ou non. Il faut sortir de cette ambiguïté où il y a la nature d’un côté et nous de l’autre. Nous sommes dans une filiation inséparable, avec cette matrice qui nous a donné la vie.

L’écologie n’étant, selon vous, plus compatible avec la croissance du PIB, peut-on dès lors trouver une autre métrique?

La croissance indéfinie a abouti à une situation où un cinquième de la population possède les quatre cinquièmes des ressources. On est dans le "toujours plus" et dans une logique de court terme qui ne génère pas de joie. Une logique où l’on doit sans cesse trouver des palliatifs, des antidépresseurs ou des expédients pour combler le vide. Une minorité de la population mondiale dispose de voitures et d’avions mais est-elle plus heureuse? Non. Je vais dans les pays dits "en retard" et j’observe que les gens y sont plus joyeux. Il faut savoir ce que nous voulons. Nous devons nous mettre en phase avec les lois fondamentales de la vie. C’est ça l’écologie.

Comment faire la différence entre la "bonne finance" comme les investissements socialement responsables (ISR) ou le micro-crédit, et la "mauvaise finance"?

On ne peut pas imaginer qu’une minorité humaine dispose d’autant de ressources, qui devraient légitimement revenir à l’ensemble de l’humanité ainsi qu’aux autres créatures qui ont aussi le droit de vivre.

©Bloomberg

Il y a un indicateur fondamental qui est le troc. Le principe, c’est "vous avez une ressource que je n’ai pas, vous me la donnez en échange de celle que vous n’avez pas." Mais ce n’est pas si pas facile, il a donc fallu instaurer un élément représentatif de la valeur de la matière et des services. "Vous me donnez quelques billets et on fait un troc de biens ou d’actions". L’argent était fait pour ça jusqu’à ce que la finance licite se transforme en domination absolue de la finance sur le destin collectif de l’humanité, avec 1.500 milliardaires en dollars sur la planète, ce qui est totalement illicite.

En tant qu’Européens très favorisés, n’agissons-nous pas, nous-mêmes, de façon illicite?

On pense que la force est du côté de la technologie et la faiblesse du côté des pauvres paysans, mais c'est l'inverse.

Historiquement, l’Europe est le continent le plus pauvre de la planète. L’Afrique est beaucoup plus riche en ressources, mais l’Europe a réussi à prospérer grâce à la colonisation. Elle a amené son génie créateur avec la technologie, mais en termes de répartition des ressources, sans l’importation et sans l’immigration, l’Europe ne s’en serait pas sorti.

Sous des apparences de puissance, notre civilisation est la plus faible de l’humanité. Elle repose sur des denrées et des ressources finies, ou absolument centrales, comme l’électricité. Alors que les civilisations traditionnelles pourront continuer à survivre si l’effondrement se poursuit. On pense que la force est du côté de la technologie et la faiblesse du côté des pauvres paysans, mais c’est l’inverse.

Beaucoup ont du mal à dépasser le stade de la culpabilité pour passer à l’action écologique libératrice. Que pouvez-vous leur dire?

Nous sommes tous illusionnés. Moi-même, j’utilise une voiture et de l’électricité. Je ne suis pas en marge de tout ça, même si lorsque nous sommes revenus à la terre avec ma femme, il nous a fallu douze ans pour avoir l’électricité. La convergence des consciences doit faire comprendre qu’aujourd’hui le confinement de gens dans les villes est extrêmement dangereux.

©REUTERS

Nous vivons dans une illusion car nous utilisons des voitures, des TGV ou des avions qui permettent de nous déplacer extrêmement rapidement. Et pourtant, nous avons sans cesse l’impression d’être en retard. Notre rapport au temps et à l’espace est biaisé. Les cadences réglées depuis l’origine ont été profondément modifiées. Le retour à la terre permet de revenir à cette conscience du temps réel.

Nous n’avons pas conscience du fait que lorsque nous avons de quoi manger, nous soigner, d’un toit et de personnes autour, nous avons tout ce qu’il faut.

Vous expliquez souvent que le partage est absolument vital. Mais les lois de la nature suggèrent que la compétition fait partie intégrante du vivant. Les racines des arbres rivalisent pour un même territoire, leurs branches pour plus de rayons de soleil…

Dans le système fondamental que la nature a créé, rien ne se perd et tout se transforme. Il n’y a pas de déperdition. On met souvent en avant la loi de la jungle pour justifier certaines attitudes. Lorsqu’un lion rencontre une antilope, il la dévore, mais il ne constitue pas de stock d’antilopes.

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Nous avons tous besoin de nous nourrir, c’est un besoin légitime de survie, mais il n’est pas à comparer avec le fait cumulatif, où l’on prend bien au-delà de ce qui nous revient. Les Peaux-Rouges étaient horrifiés de voir les envahisseurs européens tirer sur les bisons depuis la fenêtre de leur train en marche, pour faire de simples cartons, dans un concours d’habileté. Les Peaux-Rouges ne tuaient que par nécessité, pas par plaisir. Les conditions réservées aux animaux confinés par centaines ou milliers dans les abattoirs sont inadmissibles. C’est une forme de cruauté. Pourtant, manger de la viande, je n’ai rien contre, cela existe depuis les origines de l’humanité. On croit toujours que je suis végétarien mais je ne le suis pas.

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