tribune

Plaidoyer pour une jouvence économique wallonne

Membre de l’Académie Royale de Belgique

La Wallonie, aux finances publiques déjà très fragiles, devra investir massivement pour relever les prochains grands défis. Pour doper sa croissance économique, deux chantiers sont prioritaires: l’enseignement et la promotion de l’emploi à travers un grand accord social sur le modèle allemand.

Ayant été un des (ancillaire et modeste) contributeurs au récent rapport sur l’endettement wallon, je m’essaie à suggérer quelques pistes de réflexion. La raison de cette démarche est que ce rapport conclut au fait que la soutenabilité de la dette régionale n’est pas assurée. C’est un constat extrêmement grave en cas de chocs exogènes (crise économique, phénomènes naturels, etc.). Il s’ajoute au fait que, par rapport à la Flandre, de nombreux paramètres sont fragiles: pauvreté, risque d’exclusion sociale, taux de scolarité, faiblesse du secteur privé, etc.

Les pays européens vont traverser vingt années critiques en termes budgétaires.

Je suis convaincu que les pays européens vont traverser vingt années critiques en termes budgétaires. Les investissements publics seront titanesques. Mais le passif social nous sera présenté, car nos économies occidentales dégagent des taux de croissance insuffisants dans un contexte de vieillissement de la population. Sans réserves capitalisées, la Belgique fait reposer le financement des dépenses sociales, dont les retraites, sur un prélèvement sur la rémunération du travail futur. Malheureusement, cette logique date d’une époque au cours de laquelle la démographie et la productivité étaient favorables. Or ce n’est plus le cas.

Croissance économique durable

Il faut donc de la croissance économique durable. Malheureusement, cette dernière ne se postule pas. Elle est efficacement accompagnée par de très nombreuses initiatives publiques. La Wallonie a, à cet égard, démontré de nombreux succès grâce à un remarquable maillage de partenariat entre les secteurs privés et publics, relevant d’une économie mixte, qui se rapproche elle-même d’un modèle d’économie sociale de marché.

Le constat de la désindustrialisation wallonne est implacable.

Mais cela ne suffira pas. En effet, le constat de la désindustrialisation wallonne est implacable. Plusieurs causes peuvent y être associées: la petite taille des PME et le manque de grandes entreprises, le manque de flexibilité de notre tissu industriel, une valeur ajoutée par unité de coût du travail trop faible, un coût énergétique élevé, un dialogue social tendu, un manque de culture entrepreneuriale et des difficultés à traduire les résultats de recherche en processus industriels. On peut aussi ajouter l'insuffisance du partenariat entre le système éducatif et le système industriel.

Si on veut éviter une soustraction économique, il faut susciter une espérance collective. Ce n’est pas simple: la Wallonie garde une forte tradition industrielle dans une géographie échancrée et des stries héritées des anciens bassins. Je vois néanmoins deux domaines prioritaires: l’enseignement et la mise à l’emploi dans un dialogue social respectueux.

Il faut déployer une idée de la fierté du travail, du bonheur de l’accomplissement, de la joie de pouvoir se dépasser.

En matière d’enseignement, auquel je me consacre depuis trois décennies, il faut se convaincre que le XXIe siècle exige une formation permanente. Chacun doit, au cours de toute sa vie, se recycler, compléter ses connaissances curieuses, se placer dans une logique d'amélioration des compétences, car il n'existe aucun état stationnaire. C'est un travail d’évangélisation de très longue haleine qui exige de ramener l'enseignement vers des finalités applicatives et de créer une osmose et des écosystèmes entre le système éducatif et l'entreprise. Pourquoi ne pas imaginer de larges campagnes de promotion de l’enseignement montrant ses aboutissements? Une plongée rapide dans la numérisation des adolescents? Des dialogues individuels avec chacun d’entre eux pour élaborer des trajets de formation à 5 et 10 ans? Des coachings individuels systématiques? Des présentations répétées d’entreprises de croissance dans les écoles? Et surtout, il faut déployer une idée de la fierté du travail, du bonheur de l’accomplissement, de la joie de pouvoir se dépasser.

Modèle allemand

Avec un enseignement secondaire, technique et professionnel qui retrouve une jouvence, les compétences professionnelles susciteront elles-mêmes la traction pour leur mise au travail pour autant – et c’est fondamental – qu’un grand accord solide liant le patronat, les syndicats et les autorités publiques soit signé, car il faut revaloriser le travail.

Bruno Colmant. ©saskia vanderstichele

Je pense à un écosystème partenarial sur le mode de concertation allemand. C'est cette approche industrielle par "filière" regroupant à la fois grandes et petites structures, que l'Allemagne a engagée dès 1950 et qui demeure un facteur clé du succès de son Mittelstand, c’est-à-dire ce maillage d’entreprises familiales aux interstices des grands groupes dans une logique d’innovation partagée.

En matière de recherche et développement enfin, il faut encore renforcer la triangulation interactive entre les mondes universitaire, industriel et public, dont les pôles de compétitivités sont une belle illustration. Ce décloisonnement est fondamental. Il consacre la réciprocité entre ces trois intervenants complémentaires et permet de valoriser les initiatives entrepreneuriales, tout en ouvrant des débouchés à la recherche fondamentale. Car, derrière ces facteurs, c'est bien l'innovation, l'enthousiasme de l'entreprise et le progrès qui sont stimulés par un alignement de tous les intervenants.

Ambitions stratégiques

Mais, au-delà de ces intuitions, il faut dépasser des postures qui reflètent plutôt une pénétration à reculons dans l'avenir afin d'adopter des ambitions stratégiques.

Il faudrait peu de choses pour replacer la Région wallonne dans une posture économique offensive, car ses atouts sont innombrables.

Il faut tous, individuellement et collectivement, nous dépasser. Je crois que cette région doit réfléchir, très rapidement, à ses perspectives efficaces de croissance dans des logiques réjuvénées. Le pire serait l’attentisme, car cette posture ferait de la croissance économique un effet d’aubaine. Je crois à l’intelligence collective et à la possibilité d’aligner les efforts publics et l’engagement des entreprises dans une logique mutuellement positive. Il faudrait peu de choses pour replacer la Région wallonne dans une posture économique offensive, car ses atouts sont innombrables.

Entre le déni cynique et l’accablement résigné, il y a une troisième voie: celle de l’action conjuguée qui donnera confiance en un avenir pris en main et qui permettra de maintenir les principaux acquis de notre modèle social. Mais cela exigera de définir soigneusement les atouts concurrentiels que la Région wallonne peut déployer. À commencer par un message politique combatif destiné à affronter les réalités concurrentielles. Cela réclamera de l’unité, de la persévérance et un projet collectif. Et surtout, cela réconciliera la Wallonie avec la Flandre.

Par Bruno Colmant, professeur à l'ULB et l'UCL et membre de l’Académie Royale de Belgique.

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