carte blanche

Plutôt qu'"Europe first", les Italiens scandent "Italy first" et ça ne plait pas...

Luigi Chiavarini

En mars dernier, les Italiens ont décidé de rompre avec un demi-siècle d’habitude politique qui a eu pour conséquences la paupérisation de la classe moyenne, la précarisation des laissés-pour-compte et la protection des nantis.

Par Luigi Chiavarini
Past-Président Investa et Sales Manager Cegeka Group

En mars dernier, sans doute libéré de leur hypnose footballistique, les Italiens ont bousculé le jeu politique en plaçant en tête de leur élection le mouvement 5 étoiles un parti souvent présenté comme anti-système.

Le 18 mai, le mouvement présentait avec son allié un contrat de gouvernement souverainiste déclinant 29 actions précises, marquant ainsi une rupture franche avec les politiques préconisées par l'union européenne.

Après un scénario de résistance de l’establishment européen digne de " la divine comédie ", le 31 mai, les deux dirigeants de l’anti-système et de l’extrême droite, Luigi Di Maio et Matteo Salvini, devennaient vice-Premiers ministres. Le premier étant chargé du Développement économique et le second de l’Intérieur, tous deux se sont accordés pour choisir Giuseppe Conte afin prendre en charge la fonction de Premier ministre de ce gouvernement eurosceptique.

Inégalités et corruption

Pourtant, il y a 60 ans, c’est à Rome que l’Europe fut créée et l’Italie fut l’un des pays fondateurs des plus convaincus. L’Europe c’est même le " surmoi Freudien " politique des Italiens. Malgré cela, les Italiens ont décidé de rompre avec un demi-siècle d’habitude politique qui a eu pour conséquences une paupérisation de la classe moyenne, la précarisation irréversible des laissés pour compte et la protection sournoise des nantis.

Ces dernières années l’Italie, un pays ravagé par les inégalités et par la corruption, a été le laboratoire des politiques de l'Union européenne : dégradation des conditions de travail (loi Fornero), coupes dans les budgets de la santé, recul de l'âge de la retraite, la liste est longue des mesures ayant rendu la vie plus difficile aux citoyens.

Paradoxalement, alors que ces politiques étaient menées au nom d'une réduction de la dette publique, cette dernière a bondi au cours des dix dernières années relevant ainsi l'échec des solutions européennes.

Il y a assurément deux facteurs qui ont pesés considérablement dans cette situation électorale en Italie.

Le premier facteur est que les Italiens ne veulent pas être pauvres dans leur pays. C'est la volonté des Italiens de dire non à une politique d'austérité.
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Le premier facteur est que les Italiens ne veulent pas être pauvres dans leur pays. C'est la volonté des Italiens de dire non à une politique d'austérité. L’Italie est la troisième économie de la zone euro après l’Allemagne et la France. Elle pèse donc lourd, bien plus lourd que la Grèce dont le poids est marginal et qui avait pourtant mis la zone euro en grand danger.

Cette économie italienne est très affaiblie. Elle ne s'est toujours pas relevée de la crise de 2007-2008 qui a détruit une part très importante de la richesse et la capacité de production du pays. Son produit intérieur brut n'a toujours pas rattrapé son niveau d'avant la crise et le FMI, dans ses dernières prévisions, prévoient même que l'Italie ne retrouvera son niveau économique d'avant la crise qu’en 2025.

©Photo News

Autrement dit, le pays s'est massivement appauvri, il demeure hyper endetté, les inégalités se sont fortement accrues et la pauvreté frappe plus de quatre millions et demi l’Italiens.

En terme de production industrielle, c’est-à-dire le moteur de la croissance du PIB, de l’emploi, de la consommation interne, des exportations, l’Italie a perdu 20% depuis 2001 alors que l’Allemagne a gagné 22 % et la France est restée stable sur la même période.

On comprend mieux dans ce contexte la colère populaire des transalpins.

L’Italie a le sentiment d'être abandonnée par ses voisins.
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Le deuxième facteur est que les Italiens ne veulent pas être étrangers dans leur pays . L’Italie a accueilli près de 700.000 migrants dont 500.000 clandestins en l'espace de trois ans et ce sans aucun appui de leurs collègues européens contrairement aux recommandations du traité de Dublin.

©Photo News

L’Italie a le sentiment d'être abandonnée par ses voisins. Le mouvement 5 étoiles et surtout la Ligue ont bien compris ce déséquilibre socialement dévastateur et l’ont développé dans leur " contrat de gouvernement " où la question des migrants est l’un des points prioritaires.

A rebours des recommandations européennes

Cette coalition tout a fait innovante, gauche-droite, entend aussi agir directement sur le niveau de vie des citoyens notamment en créant un revenu de citoyenneté avec pour objectif de relancer la consommation.

Elle promet aussi des mesures drastiques pour lutter contre la corruption, pour diminuer les droits (pensions mirobolantes, indemnités à vie) que se sont octroyés leurs prédécesseurs, pour stopper l'immigration, arrêter les projets coûteux comme la ligne à grande vitesse Lyon Turin ou encore quant à l'avancement de l'âge de la retraite.

Ces mesures sont à rebours des recommandations européennes et on comprend pourquoi ce programme a pu séduire dans un pays où les citoyens se serre la ceinture depuis plusieurs années sans en récolter les fruits.

Bien entendu il y a des risques. Un tel programme nécessitant des moyens financiers importants pourraient se heurter à des difficultés : la baisse drastique des impôts prévu par le gouvernement, y compris pour ses citoyens les plus aisés, pourrait en limiter son application. Le pari risqué de tout miser sur les fruits d'une hypothétique augmentation de la consommation pourrait contraindre la coalition à revoir ses objectifs à la baisse au risque de décevoir ses électeurs.

Au-delà de ces considérations intérieures, l’Italie se heurte à de fortes pressions extérieures, politiques comme économiques. Depuis quelques mois la presse européenne se déchaîne sur elle, dans le même temps les investisseurs étrangers détenteurs de la dette italienne se sont chargés de rappeler au pays les engagements de ses précédents gouvernements en faisant bondir les taux d'emprunt du pays. Les mises en garde se multiplient.

Si le nouveau gouvernement prenait le risque de ne pas respecter ses engagements sur la dette, sur les déficits mais aussi sur l'assainissement des banques c'est toute la stabilité financière de la zone euro qui serait menacée.

Les Italiens ont démocratiquement choisi une nouvelle voie politique et ce choix doit être respecté.
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Les Italiens ont démocratiquement choisi une nouvelle voie politique souverainsite et ce choix doit être respecté. A défaut de pouvoir proclamer à l’instar des citoyens Américains, " Europe First ", ils ont choisi de scander "Italian first".

Romain Gary écrivait en 1965 : "Le patriotisme c'est l'amour des siens. Le nationalisme c'est la haine des autres". La conscience collective des citoyens européens aurait-elle englouti le premier dans la définition du second ?

A force de dénier aux populations leur besoin - légitime - d’appartenir à leur communauté nationale et de défendre leur culture, on favorise la montée d'un nationalisme plus radical.

Les Italiens ne semblent pas fondamentalement hostiles à l'Union européenne. Depuis toujours, je l’ai dit, l’Europe est le "surmoi" des habitants péninsulaires.

L'avenir dira dès lors si l'Union européenne sera ou non hostile à ces "nouveaux" italiens. Du reste, d’aucuns auront constaté que plusieurs des facteurs qui ont justifié les choix italiens sont également à l’oeuvre dans d’autres pays européens. L’Europe finira-t-elle par être paralysée?

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