carte blanche

Pour limiter les dommages liés au Covid-19, l’Extrême-Orient nous enseigne la vertu

Économiste et anthropologue

La pandémie de la Covid-19 nous confronte à un dilemme: comment réduire au minimum les dommages à la fois pour les citoyens et l’économie? L'Extrême-Orient semble avoir trouvé l'optimum absolu. Son secret: la prudence, mère de toutes les vertus.

Avec la pandémie de la Covid-19, un dilemme se pose à nous, soit en filigrane, soit, beaucoup plus rarement, au centre même des débats, en raison alors de la sensibilité de la question: comment épargner à la fois les citoyens et l’économie?

La question s’énonce facilement sous une forme pratique: quelles actions entreprendre pour minimiser simultanément le nombre de décès dans la population et la baisse du produit intérieur brut (PIB) de la nation?

Une question d'optimisation

Il s’agit là de ce qu’on appelle un problème d’optimisation, lequel a en général plusieurs solutions, dont deux sont dans ce cas-ci évidentes: minimiser en nombre absolu les pertes humaines, puis en constater les effets sur l’économie, ce qui implique une politique d’éradication du virus, ou bien minimiser les pertes pour l’économie en laissant se poursuivre sans frein ses activités et évaluer ensuite les dégâts subis par la population, soit ce qu’on appelle viser l’immunité de groupe.

La Chine est probablement tombée sur l’optimum absolu: très peu de morts et des dégâts minimes pour l’économie, pour une raison culturelle plutôt qu’au moyen d’une planification contraignante.

Les différentes nations ont-elles traité le problème que lui posait la pandémie comme un problème d’optimisation à confier à des mathématiciens appliqués? Je n’en ai vu la trace nulle part. Bien sûr pour pouvoir le faire il aurait fallu réunir deux conditions: rassembler l’ensemble des données nécessaires et disposer d’un appareil de planification impérative (et non simplement consultative), susceptible de mettre en application la solution optimale.

Le pays le mieux équipé pour une solution à proprement parler «scientifique» du problème est sans aucun doute la Chine, mais, comme on va le voir, elle est probablement tombée sur l’optimum absolu: très peu de morts et des dégâts minimes pour l’économie, pour une raison culturelle plutôt qu’au moyen d’une planification contraignante.

Au bas du classement les USA, au sommet la Corée du Sud

Qu’ont fait les nations? Au lieu de résoudre l’équation comme une seule: minimisation des décès ET des pertes économiques, elles ont traité les deux problèmes séparément, soit par manque de réflexion, soit du fait de la disparition d’un Bureau du plan aux pouvoirs décisionnaires. Comment évaluer la qualité de leur réponse? Faisons-le très simplement en rapprochant deux chiffres: le nombre de morts par million d’habitants et la baisse de la croissance au deuxième trimestre.

Commençons par le cancre: les États-Unis, où un Président alertant la population contre le «péril anarchiste», a créé lui délibérément l’anarchie dans la gestion de la crise: 608 morts par million, -31,7% de PIB. On ne pouvait sans doute faire pire! Élèves moyens, la France: 475 et -13,8%, et la Belgique: 856 et -12,1%. L’Allemagne, bien meilleure élève: 113 et -9,7%.

Maintenant les premiers de la classe. Dans un mouchoir: la Corée du Sud avec 7 morts par million d’habitants et -3,2% de PIB, le Vietnam: 0,4 et +6,88%, et la Chine: 3 et +11,5% (succédant à -10% au premier trimestre).

Quelle qualité possède l’Extrême-Orient qui nous manque à nous en Occident? Premier facteur bien entendu: meilleure capacité à planifier, confiance plus limitée dans la main invisible des marchés qui veillerait au grain. Mais peut-être aussi autre chose.

"Les gens ont eu la frousse"

Durant le temps réservé aux questions d’une conférence que je donnais il y a quelques jours "en distanciel" sur L’Après-Covid, un monsieur est intervenu, qui a expliqué qu’il était en Chine où il était retenu par la pandémie. Il a donné une explication qui a surpris la classe "virtuelle": "Les gens ont eu la frousse. Ce ne sont pas les autorités qui sont intervenues: quand les ordres sont venus d’en haut, a-t-il dit, il n’y avait déjà plus personne dans les rues, les commerces et les restaurants étaient déjà vides."

La culture chinoise considère la précaution comme une attitude rationnelle et admirable.

Pourquoi? Parce que les Chinois sont familiers des pandémies: il ne s’agit pas pour eux d’une menace abstraite, ils savent à quoi s’attendre, et surtout, disait ce monsieur: "Il n’y a pas en Chine comme chez nous de honte à se montrer prudent: la culture chinoise considère la précaution comme une attitude rationnelle et admirable." Et tout particulièrement quand la précaution permet de protéger les aînés. "Protéger les aînés?", j’ai songé aussitôt aux propos que m’avait rapportés un neveu, la réflexion de certains de ses amis: "Infecter les vieux? J’aurai mon héritage un peu plus tôt!" Autre pays, autres mœurs!

Ce que la prudence et le respect dû aux anciens ont permis en Chine, c’est une résolution du problème en deux étapes: optimiser les pertes humaines dans un premier temps, en les réduisant au maximum, optimiser ensuite les pertes économiques, en faisant là aussi qu’elles soient minimales, voire même, comme on l’a vu, que les gains du second trimestre effacent les pertes du premier.

Il nous reste des choses à apprendre de l’Extrême-Orient… surtout dans le domaine de la vertu!

Paul Jorion est économiste et anthropologue. ©©Vincent MULLER/Opale

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