carte blanche

Pour lutter contre les fake news, mieux vaut jouer sur notre égo que légiférer

École polytechnique de l'ULB

Légiférer ou faire appel au sens civique pour lutter contre le phénomène des fake news ? A en croire le MIT, la deuxième option serait plus efficace.

©Fabrice Debatty

Par Charles Cuveliez
Université Libre de Bruxelles, École Polytechnique de Bruxelles

Légiférer ou en appeler au sens civique? Ce sont les deux options qui ont le vent en poupe pour lutter contre le phénomène des fake news. La France a choisi la première voie, l’Union européenne la deuxième avec les conclusions du groupe d’expert de haut niveau qui a remis, il y a peu, son rapport à la commissaire au numérique.

Une récente recherche menée par le Massachusetts Institue of Technology (MIT) met, de son côté, à mal la voie coercitive. Une loi ne servira à rien car la diffusion et l’attrait des fake news jouent sur notre cerveau primaire…

La plupart des recherches sur les fake news se penchent sur leur contenu. Pourquoi telle rumeur a-t-elle été crue par tant de monde? Etait-elle téléguidée? A vocation politique? Avec une volonté de manipuler? Ou est-ce un simple bobard qui s’est emballé sans volonté de nuire? Faut-il y avoir la patte d’activistes et/ou des robots étaient-ils à la manœuvre?

Propagation foudroyante

Le MIT a pris de la hauteur en utilisant comme base de travail une caractéristique qui transcende les fake news quelles que soient leur nature: leur diffusion, d’une efficacité redoutable, tant par la vitesse que par capillarité. Le MIT a eu l’idée d’étudier Twitter et les sites de fact checking qui traquent les fake news en envisageant, non pas le contenu, mais la propagation.

Si un utilisateur lance un tweet sur base d’une fausse information, une rumeur commence bel et bien. Une cascade démarre lors d’un retweet. Le nombre de cascades se mesure au nombre de tweets indépendants. La taille d’une cascade constitue, elle, la quantité de retweets à partir du tweet d’origine.

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Il faut 6 fois plus de temps à un tweet qui reprend une vraie information pour toucher 1500 personnes par rapport à un tweet qui véhicule une fake news.

Et de quantifier ces variables… Il faut 6 fois plus de temps à un tweet qui reprend une "vraie" information pour toucher 1500 personnes par rapport à un tweet qui véhiculera une "fake news". Quant au temps mis pour atteindre 10 cascades, il faut 20 fois plus temps au "vrai" tweet comparé au tweet "sulfureux".

Tous les sujets des fake news n’ont pas la même efficacité. Les sujets politiques sont les plus prisés. Ils vont plus vite et "cascadent" plus. Il leur faut trois fois moins de temps pour atteindre 20.000 personnes par rapport à la même information, vraie cette fois, pour n’en toucher que la moitié.

Cela ne s’arrête pas là. Des fake news ont 7 chances sur 10 d’être retweetées. Et les nœuds denses de Twitter n’y sont pour rien. Ce ne sont pas les comptes qui ont le plus de followers (ou qui sont grands followers eux-mêmes) qui font tourner le manège. Les comptes qui répandent les tweets douteux sont plutôt récents et ne collectionnent pas les followers.

Comme un éclair dans le ciel bleu

Le coté innovateur des fake news est pour beaucoup dans leur succès. C’est une nouvelle information par rapport à une information vraie. Elle suivra souvent le fil (pas toujours tranquille) de l’info et sera "incrémentale.

Ces fake news tombent de nulle part, apparaissent comme un éclair dans un ciel tout bleu et, forcément, captent notre attention. Car la nouveauté a aussi une valeur économique et sociale que ne peut négliger notre cerveau.

Dans notre société tout à l’internet, qui frise l’indigestion d’information et leur resucée, une nouvelle information va instantanément se démarquer. Celui qui sait avant les autres décide plus vite, acquiert un statut social supérieur à celui qui ignore. Il en tire également un bénéfice économique.

On vérifiera bien après…

Les fake news tablent sur nos angoisses. Elles sont pessimistes, alarmistes et catastrophistes.
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Les fake news tablent aussi sur nos angoisses. Elles sont pessimistes, alarmistes et catastrophistes. On y réagit comme le font les sociétés animales qui préposent l’un des leurs au rôle de lanceur d’alerte en cas de danger imminent. On vérifiera bien après…

Et puis, inutile de faire semblant, nous aimons le côté transgressif des fake news qu’il est possible de classer simplement en un "j’aime/je n’aime pas" dénué de toute nuance, nous épargnant ainsi toute réflexion.

On aurait par ailleurs espérer pointer du doigt les méfaits des robots sur le net dans la diffusion des fake news. Cela aurait arrangé notre estime. Hélas, constate le MIT, ce n’est pas le cas. Comment un robot peut-il faire la différence entre une rumeur et une vraie information? Il amplifie tout ce qui lui tombe sous la main.

Pour lutter contre les fake news, une piste serait de jouer sur notre ego. Faire courir le risque d’avoir l’air bête en ayant diffusé des fake news. Le remède consisterait de marquer le contenu idiot, incorrect, via les sites de fact checking. L’idée serait donc qu’on y réfléchisse à deux fois avant de se mettre en valeur auprès de nos followers sous peine d’être discrédité.

Recommandations minimalistes

Chez nous, en Europe, on a critiqué le côté minimaliste des recommandations du groupe d’experts sur les fake news de la Commission européenne. Il ne recommande en effet pas de loi, ne suggère pas non plus une obligation de retrait des fake news. D’ailleurs, ces contenus n’ont rien d’illégal. Et à y réfléchir, s’engager sur cette voie, reviendrait à mettre sur pied un ministère de la vérité et de la censure.

Il faut 6 fois plus de temps à un tweet qui reprend une "vraie" information pour toucher 1.500 personnes par rapport à un tweet qui véhiculera une "fake news".

Il faudrait plutôt favoriser la visibilité des informations fiables et reléguer en bout de site les informations suspectes, sur base de leur marquage par les sites de fact checking et autres initiatives citoyennes.

Autre idée mise en avant: mieux appliquer au web les bonnes pratiques éditoriales ancestrales. Un publireportage n’est, de fait, pas un article comme les autres. Quant aux contenus sponsorisés par une marque ou une organisation politique, ils devraient être clairement identifiés comme tels.

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