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Pour une francophonie économique offensive et ambitieuse

Jacques Attali notait que deux pays partageant des liens linguistiques tendraient à échanger environ 65% de plus que s’ils n’en avaient pas. ©Thierry du Bois

L’actualité récente nous a rappelé que l’appartenance de notre pays à la francophonie pouvait constituer un sujet sensible pour d’aucuns, qui ne semblaient pas en souhaiter une valorisation active, voire une simple présence, au niveau fédéral.

À ce propos, il est permis de considérer dans l’absolu que la loyauté d’un État fédéral est nécessairement faite d’empathie par rapport aux besoins et politiques de développement d’entités fédérées. Qu’il s’agisse de francophonie ou du Thalys, deux sujets par ailleurs pas trop éloignés l’un de l’autre.

Transposée au Canada, cette thèse amènerait Ottawa à ne pas s’intéresser aux marchés francophones et à ne plus payer 90%, soit plus de 9 millions d’euros, de la contribution annuelle du Canada à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Il est vrai que la situation est déjà différente à ce titre en Belgique puisqu’à l’opposé du Québec, qui paie 8% de la contribution canadienne, la Fédération Wallonie-Bruxelles paie… 100% de la contribution statutaire de la Belgique à l’OIF.

On ne peut que se féliciter de l’implication très active de la Fédération Wallonie-Bruxelles au sein de la francophonie. Récemment, les déclarations du Ministre-Président Rudy Demotte ont porté aussi bien sur la francophonie comme composante de notre identité en Belgique que sur l’importance de la dimension économique.

L’Afrique émergente comme base d’action

Selon une étude de l’OIF, il y avait 274 millions de francophones dans le monde en 2014. Comme les anglophones, ils sont répartis sur les cinq continents. On remarque la part croissante de l’Afrique, actuellement de 54,7%, mais estimée à 85% dans les prévisions pour 2050. Selon celles-ci, le nombre de francophones approcherait alors les 700 millions: une remarquable base d’action, encore renforcée par le statut d’émergence de l’Afrique.

On peut dire que la francophonie a excellemment exploité ces atouts au niveau de la concrétisation de ses valeurs, comme:

- la diversité culturelle (adoption et mise en œuvre de la Convention UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles);

- l’égalité et l’émancipation (reconnaissance de la compétence régulatrice de l’autorité publique en matière d’éducation);

- la démocratie, les droits de l’homme et la bonne gouvernance (mise en œuvre du processus de Bamako avec la Déclaration du 3 novembre 2000 sur la démocratie, les droits et libertés dans l’espace francophone).

Jouer dans la cour des grands

L’OIF mène aussi un combat constant, mais difficile, pour la diversité linguistique, notamment au niveau des organisations internationales, qui illustrent une certaine hégémonie linguistique anglophone. Et c’est au départ d’exemples comme celui-là que la nécessité apparaît non seulement de défendre un espace linguistique et de concrétiser ses valeurs, mais aussi de le faire vivre, de l’animer et de le faire progresser en termes économiques, technologiques et commerciaux.

©MEDIAFIN

Il s’agit aussi de valoriser ses atouts, favoriser les réseaux et l’approche "pair-à-pair", afin que ses acteurs et opérateurs soient plus forts ensemble et "jouent dans la cour des grands" en approchant des marchés d’autres espaces linguistiques. L’approche en réseaux et "pair-à-pair" fait partie des ingrédients nécessaires à la créativité, cette composante de la compétitivité et de l’attractivité dont nous avons particulièrement besoin en Belgique, compte tenu des coûts de production.

Il serait dommageable d’ignorer, dans un tel processus de francophonie offensive, la dimension que l’on pourrait qualifier d'"interne", à savoir le développement de projets et d’affaires entre entreprises et entre opérateurs francophones: dans une récente étude réalisée à la demande du président Hollande, Jacques Attali notait que deux pays partageant des liens linguistiques tendraient à échanger environ 65% de plus que s’ils n’en avaient pas. Et ce n’est pas par hasard que le premier marché d’exportation pour la Wallonie est la France, contrairement à la Flandre pour qui l’Allemagne a ce statut. Et que les pays francophones représentent plus d’un tiers des exportations wallonnes.

Express

Il y avait 274 millions de francophones dans le monde en 2014. D’ici 2050, ils seront 700 millions grâce à l’émergence de l’Afrique.

L’appartenance de notre pays à la francophonie est un atout à valoriser.

Il serait dommageable d’ignorer que deux pays partageant des liens linguistiques tendraient à échanger environ 65% de plus que s’ils n’en avaient pas.

Ceci dit, la diversité linguistique est une valeur qu’il faut aussi pratiquer soi-même. La langue française et ses locuteurs seront bien plus respectés dans le monde s’ils justifient une réputation de réel multilinguisme. N’oublions pas que l’immersion présente le double avantage de l’efficacité et du plaisir de la découverte.

Du stade incantatoire au stade offensif

Réunie à Dakar les 29 et 30 novembre derniers, la XVème Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le Français en partage (dite "Sommet Francophone") a adopté une stratégie économique pour la francophonie, reconnaissant le rôle essentiel de l’entreprise privée, l’importance de la capacité et de l’esprit d’entreprise des jeunes et des femmes, la nécessité de renforcement de l’offre de formation professionnelle adaptée à l’emploi…

Ainsi, en l’espace de quatre ans, jalonnés par les Sommets de Montreux et de Kinshasa, la francophonie est passée, pour ce qui concerne l’économie, du stade analytique et incantatoire au stade offensif et concret. Un réseau francophone de l’innovation a ainsi été constitué au départ d’une initiative de la Fédération Wallonie-Bruxelles, soutenue par l’OIF et l’AUF (Agence Universitaire de la Francophonie).

Il réunit les acteurs francophones au travers de sa plate-forme collaborative www.francophonieinnovation.org, qui met à disposition des ressources en français sur les bonnes pratiques en matière d’innovation. Son premier Forum s’est tenu à Namur en septembre dernier.

La francophonie économique s’est "déringardisée"

C’est aussi en Wallonie, à Liège, qu’aura lieu la 2ème édition du Forum Mondial de la Langue Française, accueillant du 20 au 23 juillet prochains plus de 1000 jeunes du monde entier, pour la plupart porteurs de projets, autour d’un seul thème: la créativité, avec le slogan "Créactivez-vous" et sa déclinaison en 5 axes de travail non cloisonnés (éducation, économie, culture et industries culturelles, langue et créativité, participation citoyenne).

L’événement prendra aussi la forme, selon des modalités flexibles, d’un vaste accélérateur de projets et d’un hackaton, mais aussi de mises en contact d’entreprises, jeunes et moins jeunes, en provenance de l’ensemble de la francophonie (Francollia). Le Forum est officiellement organisé par l’OIF et la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec le soutien de la Région (notamment de l’AWEX et du programme Creative Wallonia), de la Ville et de la Province de Liège.

Le train est lancé et les conclusions et résultats du Forum de Liège amélioreront ses performances. L’appellation "séance de rebond" pour la séance de conclusions indique bien la hauteur des ambitions pour le suivi.

Tous ces éléments montrent que, pour reprendre l’expression d’Yves Bigot, directeur général de TV5, la francophonie économique s’est "déringardisée" depuis quelque temps. Elle constitue un espace porteur pour les entreprises et leurs associations représentatives. Au titre de ces dernières, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie (CCIW) entend s’inscrire dans les réseaux destinés à faciliter la prise de contact entre entreprises. Et les Chambres de Commerce trouvent, partout dans le monde, des homologues membres du même réseau mondial. La francophonie économique est une chance pour la Wallonie, ses entreprises et ses opérateurs.

Par Philippe Suinen, Commissaire Général du 2ème Forum mondial de la Langue française et président de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Wallonie.

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