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Pourquoi l'Europe peine tant à faire émerger de grands groupes

Économiste

Ce qui paraît aujourd’hui essentiel pour l’Union Européenne c’est l’établissement d’objectifs politiques clairs se traduisant par : le développement de grands groupes européens compétitifs sur la scène économique mondiale, l’émergence de nouveaux géants du numérique capables de rivaliser avec les GAFAM, ainsi qu’une politique commerciale plus flexible et par-là même renforcée. C’est à ce prix-là qu’un véritable modèle économique européen pourra émerger.

Par Adil El Madani
Economiste

La nouvelle stratégie industrielle européenne dévoilée en septembre dernier représente un intérêt conséquent au vu du fait que l’industrie européenne représente aujourd’hui 68% des exportations et emploie 32 millions de personnes. Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a insisté sur son importance lors de son discours sur l’état de l’Union lorsqu’il a affirmé sa volonté de rendre l’industrie européenne "plus forte et plus compétitive" afin de "devenir le numéro un mondial en matière d’innovation, de numérisation et de décarbonisation".

32 millions
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L’industrie européenne représente aujourd’hui 68% des exportations et emploie 32 millions de personnes.

La cybersécurité, la libre circulation des données – qui prolonge la volonté du projet européen d’assurer une libre circulation dans tous les domaines –, l’économie circulaire, la mobilité, la propriété intellectuelle, les marchés publics, la finance durable et les investissements directs étrangers ont tous été abordés dans cette nouvelle stratégie. Celle-ci pourrait représenter un tournant majeur dans la politique industrielle de l’Union européenne, d’autant que l’Europe est revenue au premier plan des agendas politiques des Etats membres. De nombreux manquements subsistent toutefois dans cette stratégie, notamment sur le plan numérique.

L’absence de grands groupes

Pendant des années, les contours de la politique industrielle européenne ont été difficiles à déterminer et celle-ci fut résumée simplement à Airbus, seul exemple de coopération industrielle réussie entre les Etats membres de l’Union européenne.

Cette absence d’autres initiatives similaires s’explique en partie par la divergence d’approche entre l’Allemagne et la France en ce qui concerne le rôle à accorder à une politique industrielle efficace.

©© Wavebreak Media

La France a en effet toujours fait part de sa volonté de mettre en place de grands projets pilotés par l’Etat afin de supporter les champions nationaux dans les secteurs à haute valeur stratégique. L’Allemagne, quant à elle, limite l’intervention de l’Etat à la création de conditions optimales pour les grands groupes, que ce soit en termes de main-d’œuvre, de formation, ou de fiscalité. Ainsi, le rapprochement d’Alstom et de Siemens qui pourrait aboutir sur un "airbus de l’énergie et un airbus du ferroviaire" a jusqu’à récemment revêtu un caractère utopique.

Les gouvernements français et allemand ont fortement encouragé le rapprochement entre ces deux groupes – qui ont chacun plus de 7 milliards d’euros de revenu annuel – et ceux-ci ont annoncé le 26 septembre dernier une "fusion entre égaux". Cette nouvelle, loin d’être anodine, pourrait remettre l’industrie européenne sur les rails et encourager d’autres fusions qui aboutiraient à un résultat similaire.

Retard numérique

Néanmoins, sur le plan numérique, la situation n’est pas aussi optimiste. La stratégie de Lisbonne reflète, à ce titre, plusieurs échecs.

Elaborée en 2000, celle-ci souhaitait faire de l’Union européenne "l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde". Malgré la volonté de mettre en place une "stratégie numérique pour l’Europe", peu de choses ont toutefois été accomplies.

C’est en effet dans le numérique que l’absence de politique industrielle se révèle de façon dramatique. Face à la prédominance tous azimuts des géants tels que Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les Etats membres n’ont que peu réagi. Ces entreprises (plus communément reprises sous l’acronyme Gafam) contribuent pourtant pleinement au rayonnement des Etats-Unis, comme en témoigne la nomination récente d’un ambassadeur pour les Gafam par le ministère des Affaires Etrangères danois.

La seule réaction à ce sujet dans la nouvelle stratégie industrielle consiste en la mise en place d’un "écosystème des métadonnées de dimension mondiale". Toutefois, ce statu quo et l’absence complète de géant européen capable de faire face à ces entreprises soulèvent de nombreuses questions, que ce soit sur la volonté politique de créer des acteurs capables de concurrencer les Gafam ou sur l’acceptation de situations monopolistiques dans un secteur aussi stratégique.

Politique commerciale contenue

La politique européenne de commerce extérieur a aussi sa part de responsabilité dans la politique industrielle mitigée de l’Union européenne.

©BLOOMBERG NEWS

En 2002, les Etats-Unis ont décidé en 6 mois d’imposer des taxes de 700% sur l’acier chinois pour riposter au dumping chinois. En comparaison, il aura fallu deux ans de négociations internes pour voir l’Union européenne réagir en 2016 face à cette distorsion de la concurrence.

Cette tiédeur et ce manque de courage politique – même si la Chine reste un partenaire majeur et fiable pour l’Union européenne dans toute une série d’autres domaines – pourraient s’expliquer par les excédents commerciaux de l’Allemagne qui n’a pas forcément besoin d’une politique commerciale contraignante au vu du fait qu’elle est parvenue à imposer ses standards dans les secteurs d’activité où elle est à la pointe.

Cet exemple démontre de facto le manque de consensus au sein de l’appareil de diplomatie économique de l’Union européenne lorsqu’il s’agit d’aborder des problématiques aussi centrales.

A l’opposé, la stratégie commerciale bilatérale des Etats-Unis démontre la volonté américaine d’affirmer ses intérêts dans ce domaine, même si cela peut mettre en danger le système multilatéral du commerce international, comme illustré avec le TTP pour l’Asie et le TTIP pour l’Europe.

L’Union européenne a du mal à se débarrasser du "boulet idéologique" qui la tient lorsqu’elle doit agir vite et fort.
Adil El Madani
Economiste

En conclusion, la difficulté à faire émerger de grands groupes au sein de l’Union européenne et l’embarras à restreindre le libre-échange quand ses intérêts sont en jeu traduisent en réalité l’incommodité de l’Union européenne à se débarrasser du "boulet idéologique" qui la tient lorsqu’elle doit agir vite et fort.

Pourtant, une politique industrielle efficace se devrait d’être motivée par des objectifs politiques concrets et non par une idéologie économique abstraite.

"Si la guerre est trop importante pour être laissée aux généraux, le commerce est trop important pour être laissé simplement aux hommes d’affaires et aux banquiers", affirmait déjà Samuel Huntington en 1978.

Ce qui paraît aujourd’hui essentiel pour l’Union européenne c’est l’établissement d’objectifs politiques clairs se traduisant par le développement de grands groupes européens compétitifs sur la scène économique mondiale, l’émergence de nouveaux géants du numérique capables de rivaliser avec les Gafam, ainsi qu’une politique commerciale plus flexible et par-là même renforcée.

C’est à ce prix-là qu’un véritable modèle économique européen pourra émerger.

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