Pourquoi la non prolongation du nucléaire belge n’est pas un "totem" écologiste

Une centrale TGV à Drogenbos. ©Photo News

Une prolongation du nucléaire est de plus en plus risquée suite à la longueur du processus. Il faut au contraire saisir cette chance unique de reconstruire notre production électrique sur le renouvelable et des centrales TGV de la dernière génération.

Il y a plusieurs raisons qui aujourd’hui empêchent une prolongation éventuelle de certaines de nos centrales nucléaires:

A. L’Arrêté Royal du 19 février 2020 (prescriptions de sûreté des installations nucléaires): Le planning de la mise en œuvre des actions correctrices et des actions d'améliorations vise à les implémenter avant la nouvelle période d'exploitation. Cela induit comme conséquence qu’il est minuit plus 5 pour cette prolongation. En effet, le déroulé des actions à entreprendre si on souhaite prolonger ces centrales au-delà de mai 2025 et non du 31 décembre 2025 se présente comme suit.

Très long processus

a. Modification de la loi de janvier 2003, déjà modifiée à 2 reprises notamment pour la prolongation Doel1-2 (illégale selon la Cour de justice de l’UE). Décision purement politique très actuelle.

Si "un problème" arrivait, avant 2025, dans une centrale nucléaire en Europe, l’opinion publique (comme au Japon) exigerait la fermeture de toutes ces centrales ce qui entraînerait un black-out certain en France et en Belgique.

b. Enquête environnementale selon les conventions d’Aarhus et d’Espoo, confirmées par notre Cour Constitutionnelle qui oblige la Belgique à en faire pour Doel1-2 avant fin 2022. Cela devra donc être aussi le cas pour d’autres centrales si nécessaire avec tous les risques de recours, comme pour les projets éoliens, notamment de pays voisins comme l’Allemagne. Durée estimée plus de 18 mois sans les recours.

c. Convention entre EBL/Engie (l’exploitant) et l’AFCN ((le régulateur nucléaire) sur les modifications à apporter à ces centrales. En cours probablement?

d. Convention entre EBL/Engie/EdF et l’Etat belge sur les modalités juridiques et financières. Probablement autant si pas plus coûteuse que le CRM (mécanisme de soutien à la capacité? Pas entamée.

e. Exécution de tous les travaux convenus avant la fin de la période décennale actuelle de ces centrales: soit avant avril-mai 2025. Et non fin 2025 comme souvent annoncé. Ces travaux budgétés entre 1 et 1.4 milliard d'euros ne sont pas encore tous estimés complètement. Ils dépendent essentiellement de l’accord de l’AFCN. Durée estimée à plus de deux/trois ans en multiples arrêts après accord de l’AFCN. Cela diminuera leur disponibilité d’ici là…

f. On le voit cette procédure longue et incertaine n’est pas garantie dans les quatre années qui restent (mai 2025) si cela démarre avant mai 2021.

Lire aussi la carte blanche contradictoire de Pierre Goldschmidt | Avanti vers un gouvernement éco-illogique!

B. Une prolongation de quelques années ("elles sont tout de même bonnes") est explicitement interdite (la Loi/AR et l’AFCN) dans la procédure de révisions décennale ci-dessus. Cette confusion règne encore parmi les débatteurs médiatiques.

C. Les centrales nucléaires belges sont situées à proximité de grandes villes (Anvers et Liège). C’est un fait unique au monde. Même certains défenseurs d’une prolongation disent que le cas de la Belgique devrait faire réfléchir… (Heureusement Fukushima n’était pas à côté de Tokyo).

D. Par ailleurs, si "un problème" arrivait, avant 2025, dans une centrale nucléaire quelque part en Europe, l’opinion publique (comme au Japon) exigerait la fermeture de toutes ces centrales ce qui entraînerait un black-out certain en France et en Belgique.

E. L’étude récente d’Energyville, sponsorisé par EBL/Engie ne recommande pas explicitement une prolongation ou non mais ne fait que chiffrer les conséquences d’une des deux décisions. Elle démontre en outre que le bénéfice principal est pour l’exploitant.

F. EBL/Engie elle-même ne voit comme possible que les deux centrales de Doel 3 et Tihange 2. Il fut un temps où le président, Johnny Thijs, avait aussi imaginé de prolonger Tihange 1: on n’en parle plus. Avec raison suite au nouvel AR.

G. Nos interconnections électriques avec nos voisins ont été largement augmentées par Elia nominalement pour atteindre près de 10.000 MW. Mais suite à la répartition physique des flux électriques en Europe interconnectée et à la disponibilité décroissante de production à l’étranger, on ne peut compter en cas de réelle pénurie que sur une faible partie de celles-ci (2000 MW?).

H. Physiquement aussi, il est indispensable de maintenir en Belgique une production tournante, renouvelable ou thermique pour maintenir la stabilité du réseau.

I. Le contexte actuel du marché électrique en Europe ne favorise pas de décision d’investissement, car il est trop instable et trop peu rémunérateur. Pour la sécurité d’approvisionnement, il faut un "signal" déclencheur comme le CRM. Bien conçu, ce système ne devrait pas accorder de superprofit aux producteurs mais garantir notre sécurité d’approvisionnement.

J. La Belgique dispose d’une chance unique en Europe: un marché du gaz très bien approvisionné (18 entrées) , diversifié et le meilleur marché en Europe. Du gaz nous arrive(ra) du monde entier: Norvège, Russie, Nigeria, Qatar, USA, Pays Bas, Azerbaïdjan, Algérie … Nous avons une chance unique de reconstruire notre production électrique sur le renouvelable (énergies de flux) et des centrales TGV de la dernière génération (rendement >62%) comme back-up quand il n’y a ni vent ni soleil. Cela arrive parfois pour plus d’une semaine!

Saisir une chance unique

En résumé, une prolongation du nucléaire est de plus en plus incertaine car risquée suite à la longueur du processus et à l’épée de Damoclès de nombreux recours après l’enquête environnementale, comme pour l’éolien , outre les objections de fond à une telle prolongation: obsolescence (faible fiabilité), danger potentiel près de grandes cités belges et pas de flexibilité complémentaire au renouvelable.

Nous devons, comme beaucoup d’acteurs depuis des mois/années (Elia et ses utilisateurs, l’Administration de l’Energie, le bureau du Plan …) faire avancer rapidement le système CRM et le faire accepter à temps par les CE’s. Ce sera la tâche principale du nouveau ministre de l’Energie. Les objecteurs à cette vision font courir un risque majeur à notre pays.

Par Dominique Woitrin, ingénieur expert en énergie et ancien directeur de la Creg.

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