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Pourquoi les démocraties peuvent mourir - et comment les sauver

Les démocraties libérales sont en voie de "déconsolidation". Cette thèse percutante, l’auteur, politologue à Harvard, l’appuie sur une distinction originale et préliminaire entre "libéralisme" (sauvegarde des libertés individuelles) et "démocratie" (souveraineté populaire traduite en politiques publiques). Et il constate – c’est la déconsolidation – que libéralisme et démocratie sont dorénavant en conflit. Un divorce qui prend deux formes.

D’un côté, "les libertés sans la démocratie": États et institutions opaques, technocratiques, vampirisés par les lobbies, ignorent la volonté populaire – en Grèce, les technocrates de la Commission européenne ("l’agence indépendante la plus puissante du monde") ont imposé leurs diktats. De l’autre, "la démocratie sans libertés": à l’occasion d’élections démocratiques, un peuple met à sa tête un sauveur qui rapidement transforme le pouvoir en régime autoritaire (États-Unis, Pologne, Turquie,…).

Quasiment toutes les démocraties évoluent vers ce "libéralisme anti-démocratique". Presque toutes sont menacées par la "démocratie antilibérale" (populisme). Et c’est bien le régime lui-même qui est mis en cause: un nombre impressionnant de sondés se dit favorable à l’aventure autoritaire.

Comment en sommes-nous arrivés là?

D’une part, la viralité des fake news rendue possible par les réseaux sociaux ébranle le rôle des médias comme diffuseurs et défenseurs des valeurs communes.

D’autre part, la stagnation ou le recul du niveau de vie et l’explosion des inégalités génèrent, elles, angoisse matérielle et ressentiment contre des élites jugées déconnectées.

Enfin, "l’angoisse démographique" conduit au rejet du migrant (la multiplicité des chiffres et études exploitées rend ce chapitre passionnant; par exemple, lorsque Mounk explique pourquoi l’intensité du nationalisme est inversement proportionnelle au taux de migration, comme en Hongrie).

La nation, libérale et providentielle

Que faire? Puisque la nostalgie et le sentiment d’une double perte de contrôle (des frontières et du niveau de vie) nourrissent le populisme, il faut, d’abord, "domestiquer le nationalisme".

Regrettant que la gauche ait abandonné l’idée de nation, Mounk prône un "patriotisme inclusif", libéral mais contrôlant démocratiquement l’accès au territoire. Ensuite, refonder l’État-providence et, contre les excès du néolibéralisme, "réparer l’économie" (par une taxation des multinationales, une lutte énergique contre les prix du logement,…). Enfin, non pas rétablir la censure (antilibérale) sur l’Internet mais restaurer l’instruction civique.

Né en Allemagne de parents polonais, l’auteur a vécu en Europe avant de s’établir aux Etats-Unis. Émaillé d’anecdotes personnelles, de références historiques et de reportages, l’ouvrage se fonde sur un nombre impressionnant de documents couvrant les deux côtés de l’Atlantique.

Européiste et cosmopolite pragmatique, il veut réveiller nos consciences. Pour éviter que le "moment" populiste ne se transforme en époque. Un livre de combat, écrit durant la première année de mandat de Trump, celui qu’on n’attendait pas. E.B.

Le peuple contre la démocratie, Yascha Mounk, Paris, Ed. de l’Observatoire, 2018, 528 pages, 23,5 €

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