Pourquoi notre écosystème échoue à transformer nos start-ups en licornes

Le modèle économique des incubateurs ne promeut pas de futures licornes mais d’éphémères dragons, c'est-à-dire des start-ups destinées à être revendues rapidement.

Aujourd’hui l’écosystème belge de soutien aux jeunes pousses, insuffisamment structuré, sert plus à lancer des start-ups qu’à créer des entreprises. Il est donc peu performant et inadapté pour créer des licornes. Mais plutôt de nature à produire des gaspillages de ressources de toutes sortes, souvent sans retour sur investissement et avec un emploi industriel créé en dehors de nos frontières.

Il ne s’agit pas de se montrer tendre avec la réalité actuelle. Il est urgent de dresser le constat que derrière l’utopie de toutes les promesses de l’écosystème de soutien public aux jeunes pousses, une autre réalité se fait amèrement sentir.

Carl-Alexandre Robyn

Associé fondateur cabinet Valoro



 

D’abord le taux de création d’entreprises (autrement dit la part des nouvelles entreprises dans le total des entreprises actives) dans notre pays figure toujours dans le peloton de queue de l’Union européenne : il avoisine les 3,5 % (9,5 % en France, 10,5 % aux Pays-Bas, 7,8 % étant la moyenne européenne (chiffres Eurostat).

Qui plus est, la majorité de nos start-ups ne vivent pas plus d’un an ou deux et extrêmement rares sont celles qui dépassent les cinq années d’existence.

Épinglons les cinq plaies de notre écosystème.

1. Trop d’argent public, mal canalisé

En Belgique, le subventionnement public dans l’écosystème startup est trop abondant et inadéquatement réparti : plus de deux tiers des ressources publiques servent à la création d’entreprise "par nécessité" (créées par des personnes sans activité professionnelle : au chômage ou à la recherche d’un emploi, étudiant, retraité, personne au foyer), tandis que moins d’un tiers va à la création d’entreprises "par opportunité" (celles portées par des personnes en activité professionnelle et qui souhaitent saisir une opportunité d’affaire qu’ils pensent avoir dénichée).

Or, la création d’entreprises "par nécessité" engendre en moyenne 1,6 emploi et le taux de pérennité, à 5 ans, de celles-ci est approximativement trois fois moindre que celui des entreprises créées "par opportunité", qui, elles, engendrent chacune en moyenne 4,2 emplois.

Dans la fraction de la manne publique ayant servi aux entreprises créées par opportunité, plus de deux tiers des ressources ont été accaparées par les startups numériques ou digitales. Or, celles-ci ne concernent que 5 % du total des créations d’entreprises, tous secteurs confondus.
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Dans la fraction de la manne publique ayant servi aux entreprises créées par opportunité, plus de deux tiers des ressources ont été accaparés par les start-ups numériques ou digitales. Or, celles-ci ne concernent que 5 % du total des créations d’entreprises, tous secteurs confondus.

2. Les investisseurs privés inoculent du "capital impatient"

Trop d’ "easy money", mal distribué, répulse la plupart des capitaux-risqueurs plus qu’il ne les attire.

Les sommes folles d’argent public distribuées n’ont pas l’effet vertueux de déclencher la volonté d’investir des capitaux-risqueurs. En effet, il n’y a rien d’amusant à siéger au Conseil d’Administration de la start-up avec des représentants d’institutions publiques aux réflexes souvent trop bureaucratiques. Pour gérer le risque, le capital-risqueur a besoin d’agilité et de rapidité (prises de décisions ultrarapides), partager des décisions stratégiques avec des interlocuteurs qui n’ont pas les mêmes réflexes (ultrarapides) que ceux des apporteurs de capitaux gêne le bon déroulement de leur investissement.

Et puis, des actionnaires publics pourraient vouloir empêcher la vente de la start-up (justement pour contrebalancer le court-termisme des contributeurs financiers privés) les privant ainsi d’une opportunité de réaliser relativement vite une plus-value.

En outre, l’architecture capitalistique et financière de la start-up se construit plus difficilement lorsque l’on dépend des aléas (montants, délais, modalités) des divers outils d’intervention publique. Les méandres du financement public ne sont pas du goût de tous les investisseurs parce qu’ils rendent plus compliquée l’élaboration d’une stratégie de financement de l’entreprise émergente.

Cela étant dit, et d’un point de vue statistique, il y aura toujours des investisseurs prêts à s’associer, pour une raison ou pour une autre, aux opérateurs publics du soutien aux start-ups, mais ce sont des opportunistes par nature et ils ont souvent un agenda caché. Par exemple, rendre la jeune pousse (très) rémunératrice le plus vite possible, quitte à la revendre à des acheteurs industriels ou financiers.

Les marchés financiers favorisent la mobilité, donc l’instabilité potentielle des capitaux et l’entrée d’investisseurs activistes. Le court-termisme qui en résulte peut exercer un effet délétère sur les innovations. Le capital-risque est rarement du capital patient. C’est pour cela que nous ne verrons jamais beaucoup de licornes en Belgique : beaucoup d’entrepreneurs, contaminés par leurs investisseurs privés, rêvent de vendre leur start-up dès que se présente une opportunité de réaliser une belle plus-value. Ils peuvent ainsi réinvestir l’argent remporté dans une nouvelle aventure. C’est la culture des "serial entrepreneurs" qui vient s’unir à celle des "serial investors".

3. Les structures d’accompagnement engendrent le court-termisme

Le modèle économique des incubateurs, des accélérateurs et même des startups studios (systèmes de cocréation de jeunes pousses) tend à créer le plus vite possible le plus d’entreprises émergentes rémunératrices avec ou sans l’aide de co-investisseurs publics.
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Le modèle économique des incubateurs, des accélérateurs et même des start-ups studios (systèmes de co-création de jeunes pousses) tend à créer le plus vite possible le plus d’entreprises émergentes rémunératrices avec ou sans l’aide de co-investisseurs publics.

Ce modèle ne promeut pas de futures licornes mais d’éphémères dragons (start-ups destinées à être revendues rapidement pour étoffer le cash-flow le "working capital" des accompagnateurs institutionnels).

Généralement, dans ce genre de modèle économique, plus on grandit, plus il devient urgent de pouvoir revendre une pépite, pour : 1) financer le payroll de la structure d’accompagnement (rémunérer leur "pool de ressources à haute valeur ajoutée"), 2) financer les co-investissements (ceux-ci sont nécessaires pour atteindre l’auto-financement). Par exemple, pour un start-up studio ayant l’ambition de co-créer 5 jeunes pousses par an, les besoins en cash sont élevés : 3-4 millions € / an.

4. L’écosystème est culturellement et historiquement peu à l’aise avec la notion de brevet

La défense du capital intellectuel est peu étendue dans nos contrées, et son corollaire en est la faiblesse du capital social de nos start-ups, surtout dans le secteur numérique ou digital, ce qui les empêche de grandir et de durer.

Les demandes de brevets de l’Allemagne sont ainsi 5 à 6 fois plus importantes (en nombre) que celles faites en Belgique. Et les demandes de brevets de la France sont 2,5 fois plus nombreuses que les nôtres : 3.240 demandes de brevets émanant de Belgique en 2016 (+8,4 % par rapport à 2015), à peine 3.251 demandes de brevets en 2018, autrement dit une stagnation (source : WIPO / World Intellectual Property Organization).

En Belgique, il a toujours existé cette idée de libre circulation des idées, désormais accentuée avec le numérique. Souvent, les brevets n’apparaissent pas comme une action prioritaire pour une start-up ou une PME. Notre Royaume souffre donc d’un sous-investissement en propriété intellectuelle et cela a un impact sur la pérennité de nos "gazelles".

De fait, une étude réalisée au printemps 2017, par Mines Paris-Tech pour France Brevets, auprès d’un échantillon de 800 start-ups, démontre que les sociétés qui détiennent un portefeuille de brevets ont entre deux et quatre fois plus de chances de croître rapidement. Les jeunes pousses détenant des brevets ont trois fois plus de chances de survivre.

5. La valeur ajoutée des structures d’accompagnement laisse fort à désirer

La plupart des structures d'accompagnement n’ont aucune matrice véritablement originale de sélection des projets à soutenir, ni aucune matrice de sélection originale des ressources qu’elles mutualiseront et mettront à disposition de leurs accompagnés.

Elles n’ont donc que peu ou pas d’éléments de réelle distinction. Toutes se caractérisent par un créneau et une ambition relativement différents, mais très rarement par une astuce, un talent particulier, une originalité propriétaire pour exécuter mieux que les autres leur conception du soutien.

Elles ne démontrent non plus aucune originalité ni pour recruter, former (il n’existe pas de référentiel de compétences du métier d’accompagnateur de start-ups) ou récompenser leurs propres collaborateurs, ni pour se financer.

Une partie de leurs collaborateurs, tout à leur enthousiasme et possédés par la fièvre de la "start-up ovation", n’est pas à même de faire la différence entre une innovation de rupture et une innovation incrémentale et ne conçoivent pas que l’on finance différemment innovations disruptive et innovations d’usage.

Cet accompagnement médiocre n’est donc généralement pas suffisamment équipé intellectuellement pour transcender le lancement de start-ups en création de véritables entreprises qui dureront et se développeront.

En résumé, aujourd’hui, l’écosystème de soutien aux jeunes pousses, insuffisamment structuré (gouverné), immature et incohérent, sert plus à lancer des start-ups qu’à créer des entreprises. Il est donc peu performant et indapté pour créer des licornes mais plutôt pour produire des gaspillages de ressources de toutes sortes, souvent sans retour sur investissement et avec un emploi industriel créé en dehors de nos frontières.

 

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