carte blanche

Protégeons internet de la guerre froide technologique

Face au développement technologique de la Chine et à la menace de sa vision illibérale d'internet, l'Occident doit créer une réglementation digitale mondiale.

Si l’on remonte à l’automne 2016, les candidats républicain et démocrate à la présidence américaine s’étaient tous deux opposés au Trans-Pacific Partnership (TPP), un accord commercial de très grande envergure entre pays représentant grosso modo 40% du PIB mondial. Dès sa première semaine à la Maison-Blanche, le président américain Donald Trump retirait les Etats-Unis du TPP. L’ère "America First" était bel et bien lancée.

Deux ans et demi après le début de l’ordre mondial "post-américain", Washington continue à déconcerter ses alliés traditionnels. Les Européens se retrouvent tout d’un coup taxés de "manipulateurs de devises" et les accords avec le Japon en matière de sécurité sont ouvertement remis en question. Pendant ce temps-là, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine se poursuit, avec des hauts et des bas, et pèse sur la croissance économique mondiale. Mais pendant que cette guerre commerciale fait la Une de la presse internationale, une autre bataille – potentiellement plus "disruptive" au niveau mondial – se prépare entre Pékin et Washington: une guerre froide technologique.

L’Europe est devenue une superpuissance en matière de réglementation.

La Chine a mis des années pour s’ériger en superpuissance technologique, non alignée sur les intérêts des Etats-Unis et de ses alliés. La guerre commerciale a révélé ce schisme au grand jour, et tout d’un coup, le monde se retrouve face à un internet sur le point de se scinder en deux parties: un internet occidental et un internet chinois. La version occidentale sera en grande partie gérée par des entreprises privées, soumises à des niveaux divers de régulation des pouvoirs publics. La version chinoise sera gérée par Pékin. Point final. Face à cette réalité, le meilleur espoir pour l’Occident – et le multilatéralisme défendu par les Occidentaux à l’ère "America First" – est la création d’une version digitale du TPP, qui permettrait aux Etats-Unis, à l’Europe et au Japon de combiner leurs forces technologiques respectives pour aider le monde à se tracer un avenir numérique.

Combiner les atouts

Cet objectif sera difficile à atteindre, en particulier au moment où les Etats-Unis se montrent peu intéressés à jouer le rôle de leader mondial. C’est ce manque d’intérêt qui a provoqué la forte détérioration des accords, normes et institutions multilatéraux occidentaux. Mais en matière de technologie, l’enjeu est global, et pour remporter la partie, les Etats-Unis ont besoin de leurs alliés.

L’Occident a grandement besoin d’un TPP digital, tant pour coordonner sa stratégie face à la Chine que pour prouver que le multilatéralisme peut survivre à l’ère "America First".

Les Américains devront bien entendu jouer un rôle majeur, vu que les esprits "tech" les plus brillants et les plus créatifs (sans parler des entreprises technologiques qui les emploient) travaillent essentiellement aux Etats-Unis. Mais ce n’est qu’une partie de l’équation. Vu la taille de son marché, les compétences de ses fonctionnaires, et son approche proactive de la supervision technologique, l’Europe est devenue une superpuissance en matière de réglementation. Ce statut est le résultat de tout ce qui a été mis en place suite au déploiement réussi de la directive RGPD et la ruée des entreprises pour s’aligner sur ces nouvelles règles, par crainte de perdre leur accès à l’un des plus grands marchés au monde. Le Japon s’est entre-temps imposé comme étant le pays développé le plus intéressé par la mise en œuvre de la robotique, de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies pour sa propre population (vieillissante), se transformant ainsi en un laboratoire vivant pour les technologies les plus avancées. Si vous combinez ces forces et que vous leur donnez un cadre de coopération, vous obtenez la base pour créer un TPP digital.

Ressouder l’Occident

La menace d’un internet et d’une infrastructure chinois alternatifs – et la capacité de Pékin d’utiliser son pouvoir économique pour exporter sa vision du (non) respect de la vie privée numérique au XXIe siècle – sera peut-être l’étincelle qui poussera les Occidentaux à créer un TPP digital, même si l’objectif n’est pas uniquement de concurrencer la vision chinoise de l’avenir numérique. En établissant un cadre digital régulant l’utilisation d’internet dans les plus grandes économies occidentales, l’objectif est de pousser la Chine à se réformer afin d’accéder à un marché de plusieurs milliards de consommateurs, comme ce fut le cas avec la promesse d’adhésion de la Chine à l’OMC, qui a rapproché l’Empire du Milieu et l’Occident.

Le résultat est loin d’être garanti. Mais même si la Chine refuse d’adhérer à un TPP digital, c’est un projet dont l’Occident a grandement besoin, tant pour coordonner la stratégie occidentale face à la menace technologique grandissante de la Chine que pour prouver que le multilatéralisme peut survivre dans un ordre mondial "post-américain". C’est important pour l’Occident s’il veut prouver à la Chine qu’il est encore uni et qu’il représente une force dont il faut tenir compte. C’est encore plus important pour qu’il puisse s’en convaincre lui-même.

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