Protéger les agriculteurs ou les géants du "big food"?

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Les grandes multinationales du big food ont convaincu le Parlement européen d’étendre la liste des pratiques commerciales à interdire, et leur champ d’application, afin de protéger ces grandes entreprises dans leurs négociations - souvent vigoureuses, mais ô combien saines pour le pouvoir d’achat du consommateur - avec la grande distribution. Consommateurs et agriculteurs vont y perdre.

Par Christian Verschueren
Directeur général d'EuroCommerce, la fédération européenne des petits commerçants et de la grande distribution

Nestlé, Unilever ou Coca-Cola doivent-ils être protégés contre les commerçants ? Le Parlement européen vient de voter en faveur d’une telle proposition en apportant des modifications fondamentales à la proposition de Directive européenne sur les "pratiques commerciales déloyales" dans la chaîne alimentaire.

L’intention initiale de la Commission visait à protéger les maillons faibles de la chaîne, c’est-à-dire les agriculteurs et les petits producteurs, dans leurs négociations avec les grandes coopératives, les multinationales de l’agro-alimentaire, et la grande distribution, en balisant de façon stricte les délais de paiement et en interdisant, par exemple, des annulations de commande de dernière minute.

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Logique et acceptable. Mais sous le couvert du slogan fallacieux "justice pour tous" ("fairness for all"), les grandes multinationales du "big food" ont convaincu le Parlement d’étendre la liste des pratiques commerciales à interdire, et leur champ d’application, afin de protéger ces grandes entreprises dans leurs négociations - souvent vigoureuses, mais ô combien saines pour le pouvoir d’achat du consommateur - avec la grande distribution.

Théorie du ruissellement

L'argument retenu par les parlementaires fut le suivant: si nous renforçons, par le biais législatif, le pouvoir de négociation des fabricants vis-à-vis des commerçants, les premiers pourront exiger des prix plus élevés, qui se répercuteront sur leurs fournisseurs, et in fine, sur les agriculteurs.

Cette théorie du "ruissellement" est-elle valide? Tommaso Valletti, économiste en chef à la Commission européenne, en doute sérieusement, dans son étude d’impact de la proposition de directive: " Un grand industriel qui tirerait parti d’une réglementation sur les pratiques commerciales déloyales pour faire pression sur la grande distribution en augmentant ses prix, n’a aucune obligation ou intérêt, et il est peu probable qu’il le fasse, de partager avec ses propres fournisseurs les avantages supplémentaires qu’il obtiendrait d’une telle réglementation. "

Valletti ajoute même que: " couvrir les relations commerciales entre les grands groupes agro-alimentaires et la grande distribution par le droit de l’Union augmenterait très probablement les marges déjà suffisamment élevées des grands fournisseurs ".

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Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Nestlé, dont la marge opérationnelle était de 16,5% en 2017, a annoncé un objectif de 17,5% à 18,5% d’ici 2020. Pour Unilever, ce sont 16,5% l’année dernière et 20% promis aux actionnaires pour 2020. Kraft-Heinz apporte une marge nette de 26%.

Qui pourrait croire que ces généreux profits se répercuteront sur les agriculteurs, plutôt qu’aux actionnaires auxquels ils ont été promis ?

Qui a besoin d’être protégé contre qui ?

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A contrario, les distributeurs européens ne réalisent des marges nettes que de 1-3%; leur capitalisation boursière est 8 à 10 fois moindre que celle des multinationales agro-alimentaires. Le commerçant européen, aussi grand soit-il, ne représente pas 5% du chiffre d’affaire global d’une multinationale de l’agro-alimentaire.

Qui a dès lors besoin d’être protégé contre qui ? Renforcer la position des fabricants contre celle des commerçants sera tout bénéfice pour leurs actionnaires, pas pour les agriculteurs.

Les autres grands perdants seront les consommateurs. En effet, la grande distribution, aux marges déjà très faibles, ne seront pas en mesure d’absorber les prix d’achats plus élevés et ils les répercuteront sur les prix au consommateur.

Et Valletti d’ajouter: "règlementer les relations commerciales entre de grands opérateurs pourrait réduire la pression que des grands clients peuvent exercer sur les grands fabricants, et peut signifier une perturbation significative du marché (…), et en fin de compte, sur les prix finaux aux consommateurs. "

Le Parlement va dans le sens inverse de l’histoire : contraindre les consommateurs à accepter ce que les agriculteurs et les fabricants décideront de produire à leurs conditions.

Est-ce vraiment cela, la "justice pour tous" ? A mon sens, plutôt un dangereux virage en faveur de l’économie de l'offre; affaiblissant, ce faisant, le pouvoir du commerçant à anticiper et répondre à la demande du consommateur, qu’elle soit en matière de choix, de prix et de pouvoir d’achat, de produits diversifiés, locaux, bios, vegan, etc.

Le Parlement va dans le sens inverse de l’histoire : contraindre les consommateurs à accepter ce que les agriculteurs et les fabricants décideront de produire à leurs conditions. Les agriculteurs continueront de fournir ce qu’ils veulent produire, non pas ce que les consommateurs souhaitent. L’Union européenne devrait réfléchir sérieusement à qui elle protège lorsqu’elle règlemente la chaine d’approvisionnement.

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