Quand la critique du Green Deal fossilise l'information

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Michel Allé et Eric De Keuleneer, professeurs de l'ULB, réagissent à la carte blanche de Samuel Furfari sur le Green Deal européen.

Par Michel Allé et Eric De Keuleneer, Professeurs de l’Université Libre de Bruxelles

Dans L’Echo du 12 février, Samuel Furfari s’interroge et interpelle les lecteurs sur le caractère légitime ou judicieux de la proposition de "Green Deal" présentée par la Commission européenne présidée par Ursula von der Leyen.

Quelques chiffres sont lancés à la volée pour supporter des assertions simplificatrices. Il aurait mieux valu vérifier chiffres et faits à bonne source, les analyser et les comparer avant de les jeter en pâture aux lecteurs de L’Echo et, on peut le craindre aussi, aux étudiants.

Quelques chiffres sont lancés à la volée pour supporter des assertions simplificatrices. Il aurait mieux valu vérifier chiffres et faits à bonne source, les analyser et les comparer.


"Les énergies éoliennes et solaires ne représentent que 0,3% de la demande mondiale en énergie primaire"
-
Fact Checking: Inexact

C’est la première assertion forte assénée dans le texte et en manchette. La consultation du BP Statistical Review of World Energy, publié annuellement par British Petroleum, peu suspect de biais en faveur des énergies renouvelables, permet de citer les chiffres corrects. En 2018, la consommation d’énergie primaire renouvelable a représenté 561 millions de tonnes-équivalent pétrole soit 4,0% de la consommation mondiale dont 2,1% pour l’éolien, 1,0% pour le solaire, le solde étant constitué de géothermie et de biomasse. Cette contribution des énergies renouvelables est récente, mais en hausse régulière, et aujourd’hui presque égale à celle de l’énergie nucléaire (4,4%); il faut y rajouter l’hydro-électricité, renouvelable elle aussi, soit 6,8% à la consommation mondiale d’énergie primaire.

"L’énergie nucléaire est la seule énergie qui a permis de diminuer drastiquement les émissions de CO2"
- Fact Checking: Inexact

Les chiffres corrects de consommation d’énergie primaire démentent aussi cette assertion. Certes, l’énergie nucléaire a contribué et contribue significativement à diminuer les émissions de CO2, mais les renouvelables et l’hydro-électricité y ont contribué ensemble, en 2018, 2,5 fois plus que le nucléaire. Et l’argument que "les installations d’énergie renouvelable sont construites à partir de matériaux qui ont été produits eux-mêmes à partir d’énergies fossiles" est aussi opposable à l’énergie nucléaire, pour construire les installations et pour extraire le minerai d’uranium.

Certes l’énergie nucléaire a contribué et contribue significativement à diminuer les émissions de CO2 mais les renouvelables et l’hydro-électricité y ont contribué ensemble, en 2018, 2,5 fois plus que le nucléaire.


"L’utilisation des nouvelles sources n’est pas rentable"
- Fact Checking: Inexact (et le marché a parlé)

Autre assertion contredite par les faits. La baisse très rapide du coût du photovoltaïque et de l’éolien le rend très compétitif. Le "LCOE" (Levelized Cost Of Energy) est la méthode généralement acceptée de comparaison du coût de production du kWh intégrant l’ensemble actualisé des dépenses d’investissement, de combustible et de maintenance. Et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) à la Banque Lazard en passant par l’Administration de l’énergie US, toutes les études s’accordent pour constater des baisses, sur 10 ans, de 80% pour le photovoltaïque et de 50% pour l’éolien.

Ces baisses ont ramené le coût moyen non subsidié de l’électricité des fermes photovoltaïques neuves à 50 €/MWh, celui de l’éolien on-shore à 50 €/mWh et celui de l’éolien off-shore pour de nouveaux projets à 60 €/MWh. Soit moins que le coût moyen des centrales thermiques fossiles neuves qui s’établit à 80 €/MWh pour les centrales au gaz et plus de 100 €/MWh pour les centrales modernes au charbon. Sans parler des centrales nucléaires futures: le coût agréé de la centrale EPR d’Hinckley Point s’élève aujourd’hui à plus de 110 €/MWh sans qu’EDF qui la développe et l’exploitera soit assurée de s’y retrouver!

Certes, les sources d’électricité renouvelables, à l’exception de l’hydro-électricité, sont non pilotables, à la différence des centrales thermiques (dont on peut adapter la production à la demande) ce qui entraîne aujourd’hui un coût caché. Mais tous les exploitants de réseaux de transport et de distribution électriques s’accordent à dire qu’à l’horizon 2030 les perspectives de stockage et celles de pilotage de l’offre et de la demande par la digitalisation, ainsi que les effets de réseau améliorés par les interconnections, permettront de réduire considérablement le coût de la non-pilotabilité des énergies solaire et éolienne.

"Entre 2010 et 2018, 2.600 milliards ont été dépensés dans le monde pour promouvoir la production d’énergie renouvelable dont 700 milliards uniquement par l’UE"
- Fact Checking: Contrairement à la formulation "par l’UE", il s’agit essentiellement d’argent privé et pas d’argent du contribuable.

L’excellente étude annuelle Global trends in renewable energy, citée par Samuel Furfari, rapporte en fait que sur la période 2010-2018 ce sont effectivement 2.600 milliards de dollars qui ont été investis (et non "dépensés") dans les énergies renouvelables (soit environ 15% du total des investissements énergétiques!). Et il s’agit essentiellement d’investissements financés par des investisseurs privés ("Asset Finance" pour 75%, "Investisseurs particuliers en renouvelable diffus" pour 17%) et non de subsides financés par les contribuables.

Même en R&D, la contribution des entreprises (51 milliards de dollars) dépasse l’argent public (50 milliards de dollars)! Ici aussi le marché a parlé.
Et la bonne nouvelle est qu’avec le temps la proportion d’investissements énergétiques consacrée aux énergies renouvelables ne cesse d’augmenter nonobstant la baisse considérable des tarifs d’injection des énergies renouvelables. C’est ainsi qu’en 2018, les nouvelles capacités électriques étaient pour 68% en énergie renouvelable alors que ce n’était que 32% en 2010. Et, malgré la moindre disponibilité annuelle du renouvelable, celui-ci a couvert entre 2016 et 2018 46% de l’accroissement de la consommation d’électricité mondiale.

Les subsides aux énergies fossiles ou la paille et la poutre

Les subsides aux énergies fossiles ont été et sont plus importants que ceux dont bénéficient les énergies renouvelables. Dans de remarquables rapports annuels, l’AIE calcule le montant des subsides aux énergies fossiles. C’est ainsi que, de 2010 à 2018, 3.365 milliards de dollars ont été consacrés à ces subsides au plan international. Et après avoir baissé de 2013 à 2016, ceux-ci sont remontés pour atteindre 427 milliards de dollars en 2018. Il est logique et important, comme le fait l’AIE, de souligner l’aberration de ces subsides qui, en ces temps d’urgence climatique, encouragent le gaspillage d’énergies fossiles et l’émission de CO2.

Il serait d’ailleurs bien utile que l’AIE se penche aussi sur les subsides considérables, même si souvent opaques, dont a bénéficié et bénéficie l’énergie nucléaire, en Europe et dans le reste du monde, en ce compris la limitation de leur responsabilité en termes de décontamination et de traitement à long terme des déchets et en cas d’accident majeur comme lors de l’accident de Fukushima.

Nous tenons bien sûr à disposition de tout honorable collègue et de tout lecteur l’ensemble des sources objectives et reconnues qui ont servi de base à ce modeste article.

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