carte blanche

Quatre krachs boursiers et la menace écologique

Bruno Colmant

La question est de décoder le message qui est véhiculé par une correction boursière massive. Pour effectuer cet exercice, il faut plonger en apnée dans l’histoire. C’est alors qu’un phénomène devient lumineux lorsqu’on examine les krachs boursiers des 130 dernières années.

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Par Bruno Colmant
Banque Degroof Petercam Membre de l'Académie Royale de Belgique

Alors que les investisseurs appréhendent la fin d’un long cycle de reprise économique débuté en 2009, nul ne sait à quelle étape du cycle boursier nous nous situons. En effet, la fonction première de la bourse est d’explorer le futur mais sur la base de la confrontation d’anticipations contraires. À tout moment, la probabilité d’une hausse et d’une baisse d’un cours est exactement de 50%. Certains accidents boursiers sont vite récupérés alors que d’autres, tel le krach de 1929, exigent 30 ans de patience et une guerre.

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Est-ce à dire qu’un krach possède une origine abstraite? Aucunement: nos communautés les provoquent. Ce ne sont pas des facteurs étrangers aux constructions humaines qui sont à blâmer. Mais alors, si les marchés financiers sèment eux-mêmes les graines de leurs krachs, est-il possible de les prévenir? Probablement pas. En effet, les cours de bourse ne sont ni prévisibles, ni modélisables. Ils explorent en permanence l’aléa et la volatilité. Pour cette raison, une crise ne se prévoit pas, ni ne s’explique totalement: dans le cas contraire, elle aurait été évitée.

Plongée en apnée dans l’histoire

Ce constat est bien sûr décevant car on ne peut, au mieux, tirer des leçons d’un krach qu’après sa survenance. La question est alors de décoder le message qui est véhiculé par une correction boursière massive. Pour effectuer cet exercice, il faut plonger en apnée dans l’histoire. C’est alors qu’un phénomène devient lumineux lorsqu’on examine les krachs boursiers des 130 dernières années.

Les krachs servent de charnière à des contextes socio-économiques différents et surviennent en anticipation de transitions majeures.

Les krachs servent de charnière à des contextes socio-économiques différents et surviennent en anticipation de transitions majeures. Ils correspondent chaque fois à une accélération de la mobilité d’un des trois facteurs de production, à savoir le travail, le capital et l’information. Par exemple, chaque crise boursière importante coïncide avec la popularisation d’un média de communication, accélérant la vitesse de circulation des données: le téléphone (crises de 1907), la radio (crise de 1929), la télévision et l’informatique (abattement boursier des années septante et quatre-vingt) et l’internet (crises de 2000 et de 2008). À chaque fois, l’amplification du progrès attire des capitaux qui refluent une fois que ce même progrès est banalisé. Examinons les quatre dernières grandes perturbations boursières.

Les crises bancaires viennoise et lyonnaise de 1873 et 1882, répliquées lors de la panique bancaire américaine de 1907, ont coïncidé avec la bancarisation de l’économie. À cette époque, le secteur financier se développe afin de répondre aux besoins de la révolution industrielle et du démarrage de la production en masse des biens de consommation. Mais ce krach correspond surtout à la naissance des moyens de transports terrestres, à savoir le chemin de fer et ensuite l’automobile. Les matières et le travail deviennent mobiles. Le téléphone se popularise.

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La dépression suivante, celle de 1929-1932, constitue l’écho d’une paix mondiale mal signée et récessionnaire. Elle symbolise aussi la transition d’un environnement agricole à une économie industrielle. Le facteur de production travail s’ajuste à l’allocation manufacturière du capital. À la même époque, l’information commence à mieux circuler, grâce à la radio qu’on appelait TSF (télégraphie sans fil).

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L’atonie boursière des années 1974-1981 a, quant à elle, été déclenchée par les dérives budgétaires de la guerre du Vietnam, l’abandon du système monétaire de l’étalon-or et des deux chocs pétroliers (1973 et 1979). Cette décennie révèle également la transition d’une économie industrielle à une société tertiaire, c’est-à-dire fondée sur les services. Cette économie du secteur tertiaire est synchronisée avec une mobilité croissante du capital et surtout de l’information, grâce aux progrès de l’informatique et de la télévision.

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Le krach de l’année 2008 fut, quant à lui, le signe annonciateur de la mondialisation amplifiée. Il s’agit de la mutation d’une économie de services vers les réseaux de la connaissance digitale. Dans cet environnement, l’invention et le progrès sont fluides géographiquement. À l’intuition, le krach de 2008-09 fut d’ailleurs la réplique sismique de l’éclatement de la bulle internet, en 2000.

Il y a dix ans, le krach de 2008-2009 annonça donc l’immersion dans un univers plus volatil. Ce fut un apprentissage des arcanes de l’économie de marché. D’ailleurs, le travail est désormais déterritorialisé et la fluidité du capital est instantanée. La société de la connaissance, fondée sur internet, est un relais à la mobilité réduite des hommes. La fluidité de l’information est un substitut à leur déplacement géographique: plutôt que de se déplacer pour effectuer un travail, l’homme peut ramener l’information auprès de lui.

Les ferments de déséquilibres majeurs

Et aujourd’hui, quelles pourraient être les causes d’un krach massif? Il me semble peu probable qu’une rupture discontinue majeure puisse persister. La digitalisation et la popularisation de l’intelligence artificielle sont encore diffuses. Bien sûr, certains phénomènes peuvent s’articuler de manière défavorable, à savoir des hausses de taux d’intérêt trop brutales dans une économie mondiale surendettée et une démondialisation du libre-échange qui augmentent les inefficiences commerciales.

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En revanche, y aurait-il une transition massive de l’économie qui n’est pas encore intégrée par les marchés et dont le poids futur est sous-estimé? C’est plausible: ce serait la finitude de l’exploitation terrestre avec ses conséquences climatiques, alimentaires et hydriques qui alimentent les ferments de déséquilibres majeurs. Les taux d’intérêt étant très bas, l’emprunt du futur semble, à tort, indolore.

Dans un contexte où le coût de l’argent est négligeable, la bourse amplifie la jouissance narcissique du présent. Or, dans le domaine de l’écologie, le danger est consubstantiel au bien-être des futures générations. Si le capitalisme ne s’auto-régule pas, les citoyens, les entreprises et les gouvernements devraient voir l’urgence des défis environnementaux qui conditionneront les prochaines décennies.

C’est pour cette raison que la promotion des investissements socialement et sociétalement responsables n’est pas un effet de mode mais une réalité absolue que le monde de la finance doit à tout prix intégrer.

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