chronique

Que la forêt grandisse!

Les incendies qui font rage dans la forêt amazonienne sont une catastrophe. Mais un tel désastre se reproduit chaque année, tout comme en Afrique et en Indonésie. Si l’Europe veut réagir, elle doit (enfin) revoir plusieurs accords commerciaux à l’aune de l’écologie. Mais l’Europe (dont la Belgique) doit également mettre fin à son hypocrisie: nous avons aussi du pain sur la planche en matière de reforestation.

Geert Noels
Économiste et fondateur d'Econopolis

Il est remarquable que les incendies de forêts de grande envergure commencent seulement à attirer l’attention des médias, car c’est un phénomène qui se reproduit chaque année.

Les forêts sont incendiées pour créer de nouvelles terres agricoles (système du brûlis). J’ai pu le constater personnellement à Singapour, où l’air est constamment pollué par les feux de forêt allumés en Indonésie. Ces pratiques ont lieu depuis des décennies, sans trop de protestations au niveau international. 20% des forêts sont déjà partis en fumée en 50 ans.

©AFP

Le rythme de déboisement a baissé spectaculairement jusqu’en 2012, mais touche malgré tout 5.000 km2 par an, soit deux fois la superficie de la province du Limbourg ou du Grand-duché de Luxembourg. Et ce, chaque année! Attention: en 1988, la déforestation était quatre fois plus importante!

Depuis l’arrivée au pouvoir du président brésilien Bolsonaro, le rythme de déboisement s’est à nouveau accéléré.

Une récente étude menée par le "Global Forest Watch Climate" a calculé que la réduction annuelle des forêts tropicales représentait 8% des émissions mondiales de CO2. Si les forêts tropicales étaient un pays, ce dernier serait le troisième plus important émetteur de CO2 au monde, devant l’Union Européenne, juste après les Etats-Unis, et loin derrière la Chine, qui est de beaucoup le plus grand pollueur au monde. Entre 2015 et 2017, les émissions liées à la disparition des forêts tropicales étaient de plus de 60% supérieures à la moyenne des 14 années précédentes.

Nos habitudes alimentaires en question

Cette dramatique déforestation est directement liée à nos habitudes alimentaires. L’élevage est responsable de 80% de la disparition de la forêt amazonienne. Cette situation est facilitée par des accords de libre-échange comme le Mercosur.

Bolsonaro ©AFP

Lors du récent G7 qui s’est tenu à Biarritz, le président français Emmanuel Macron a proposé avec grand fracas de débloquer un budget de 20 millions de dollars pour lutter contre les feux de forêt (0,01% du budget européen), une initiative qui a immédiatement été rejetée par le président brésilien Bolsonaro avec ces paroles désormais célèbres: "Vous feriez mieux d’utiliser cet argent pour protéger les forêts européennes".

Si l’Europe souhaite véritablement lutter contre la disparition de la forêt amazonienne, elle doit dénoncer le Mercosur. Il faut en effet agir là où ça fait mal, au lieu d’essayer de réduire les atteintes à l’environnement avec des mesures qui n’en sont pas.

La gestion, la conservation et la reconstitution des forêts tropicales partout dans le monde pourraient représenter 25% des efforts nécessaires pour maintenir la hausse moyenne des températures en dessous des célèbres "2 degrés" à l’horizon 2030.

L’Europe est très hypocrite et n’a pas de leçon à donner à Bolsonaro. Nous en faisons nous-mêmes trop peu en matière de reforestation sur notre continent.

Le potentiel de la reforestation est encore beaucoup plus important. La Chine réfléchit à un "Great Green Wall" pour faire face aux changements climatiques et lutter contre la désertification. L’Afrique travaille aussi activement à une "Grande muraille verte" pour stopper l’avancée du désert. Des études récentes comme celle publiée dans le magazine Science en juillet 2019 montrent l’énorme potentiel du reboisement dans la réduction des émissions de CO2, y compris en Europe!

L’Europe est très hypocrite et n’a pas de leçon à donner à Bolsonaro. Nous en faisons nous-mêmes trop peu en matière de reforestation sur notre continent, alors que le reboisement est des principales sources potentielles de captage du CO2.

L’Europe met aujourd’hui 20 milliards d’euros sur la table via un grand fonds d’innovation, notamment pour mettre au point la technique "CCS" (Captage et Stockage du carbone). Cette technique est particulièrement coûteuse et difficile à mettre en œuvre. Par ailleurs, elle en est à ses balbutiements et n’est pas encore suffisamment opérationnelle pour être utilisée à grande échelle.

À court terme, il est peu probable qu’elle puisse contribuer à réduire le CO2, mais elle est malgré tout reprise comme une des solutions les plus prometteuses dans les plans climatiques européens. Cela aussi est très hypocrite. La technologie CCS la plus stable, qui a fait ses preuves, et qui est bon marché, c’est… l’arbre! À grande échelle, cela signifie non seulement la reforestation, mais aussi le verdissement des villes et la plantation d’arbres sur les terrains vagues le long des routes et autour des bâtiments.

©AFP

L’arbre, cette invention géniale

Oui, l’arbre est une invention géniale. En plus d’apporter de la fraîcheur et de la biodiversité, il capte et stocke le CO2. Et c’est une technologie très bon marché. Que demander de plus? Qu’une grande machine à subvention soit gérée à Bruxelles?

Mais la Belgique et ses régions pourraient aussi faire davantage en matière de reforestation. Plus de 1.000 hectares de nouveaux bois représentent une réduction annuelle de 5.000 tonnes de CO2.

La solution ? La fin du Mercosur, la modification de nos habitudes alimentaires, la reforestation, la plantation d’arbres dans nos régions, le silvopastoralisme en lieu et place des immenses prairies, la suppression des grands fonds européens et davantage d’action !

Et pour ceux qui voient la reforestation comme un obstacle: innovons, ou tirons simplement des leçons du passé. Paul Hawken et ses 200 chercheurs du projet "Drawdown" voient notamment dans le "silvopastoralisme" la 9e source de réduction du CO2 au monde. Le "silvopastoralisme" est une ancienne pratique qui intègre les arbres et les pâturages dans un système unique destiné à l’élevage. Il compense les émissions de méthane du bétail et piège le CO2. Les pâturages boisés absorbent de cinq à neuf fois plus de CO2 que les prairies sans arbres.

Les incendies qui touchent la forêt amazonienne et les changements climatiques m’inquiètent et me mettent en colère. Mais l’Accord de Paris sur le climat et les grandes déclarations de Macron au G7 ne constituent pas une réponse valable ou suffisante, et réduisent même le sentiment d’urgence.

La solution? La fin du Mercosur, la modification de nos habitudes alimentaires, la reforestation, la plantation d’arbres dans nos régions, le silvopastoralisme en lieu et place des immenses prairies, la suppression des grands fonds européens et davantage d’action! Europe, Belgique, Flandre et Wallonie: plantez des arbres! Et que la forêt grandisse!

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