Quel vaccin pour l'euro?

La santé de l'euro inquiète. Comment prévenir la prochaine crise, se demande le membre du conseil des gouverneurs de la BCE? Les mécanismes de gestion des crises sont loin d'être la panacée. Yves Mersch insiste sur les règles d'hygiène, pour éviter d'imposer la mise en quarantaine ou de lourds traitements qui épuisent le malade.

Enormément de temps et d’énergie sont aujourd’hui consacrés à institutionnaliser un mécanisme de gestion de crise pour la zone euro. Cet objectif est à la fois important et utile. Mais un défi autrement plus significatif et largement abordé dans les débats actuels est la nécessité de mesures de prévention de crises.

Lors du dernier sommet de l’Union européenne fin 2010, les chefs d’État et de gouvernement ont entériné le principe de convertir l’actuel Fonds européen de stabilité financière (FESF), créé dans l’urgence en mai 2010, en un nouveau mécanisme européen permanent de stabilité financière à partir de 2013.
Cette décision et la rapidité avec laquelle elle a été adoptée reflètent la perception du fait que le cadre institutionnel de la zone euro restera incomplet, tant que des règles claires n’auront pas été établies pour affronter les crises financières.

Mais même s’il est évident que la zone euro se dotera de zones de quarantaine solides et bien équipées en cas de nouvelle contagion financière, un vaccin permettant de prévenir l’infection serait bien plus efficace. Le monde politique n’accorde malheureusement que trop peu d’attention à cette approche.

Le Pacte de stabilité, un mauvais compromis

Au point de départ, il y a les insuffisances des règles et réglementations de la zone euro. La caractéristique de l’union monétaire est l’absence d’un État commun, en dépit de la monnaie unique. Les architectes de l’euro étaient bien conscients du fait que le maintien de finances publiques saines par les États membres était une condition préalable fondamentale à la stabilité de la nouvelle devise.
Un compromis fut trouvé au moyen du Pacte de stabilité et de croissance (PSC) et ses clauses, conformes aux critères du Traité de Maastricht qui ont pour but de quantifier la santé budgétaire des États sans pour autant interférer avec leurs politiques fiscales et budgétaires.

Nous savons aujourd’hui que ce compromis n’était pas viable. La volonté politique permettant l’adoption de mesures budgétaires claires encourageant la stabilité a fait défaut, un fait illustré par l’assouplissement des conditions du Pacte en 2005, à l’instigation de la France et de l’Allemagne.
Depuis lors, les pays de la zone euro n’ont même plus observé la discipline requise par la version édulcorée du PSC. En effet, près d’une centaine de violations du seuil du déficit public fixé par le PSC (3 % du PIB) ont pu être constatées depuis l’introduction de l’euro sans qu’aucune n’ait fait l’objet de sanctions.

Sanctions automatiques

Compte tenu des manquements répétés aux clauses du PSC relatives au déficit public, et les manquements similaires concernant la dette publique (60% du PIB), il n’est pas étonnant que certains États aient été sanctionnés par les marchés.
La crise de la dette de la zone euro a mis en lumière le manque de volonté ou l’incapacité des politiciens à suivre une politique budgétaire conforme aux critères de stabilité. Au contraire, tant les objectifs à long terme que la viabilité des finances publiques ont été sacrifiés à la perspective à court terme d’une victoire électorale.

Cette situation implique d’opérer une séparation entre la gestion nationale de la dette et les objectifs électoraux à court terme. Il est nécessaire de mettre davantage l’accent, comme le fait la proposition de réforme du PSC, soumise par la Commission européenne, sur des sanctions automatiques en cas de prodigalité budgétaire et de dette excessive.

Quand il est trop tard

Il est bien beau de s’opposer à des évolutions économiques indésirables à un stade avancé, comme le promet le projet de la Commission, mais le moment pour ce faire n’est pas lorsque les distorsions budgétaires se manifestent déjà.

Celles-ci sont en général précédées par une accumulation de déséquilibres macroéconomiques. Pendant une certaine période, un marché immobilier en plein essor ou en surchauffe, et un secteur bancaire florissant mais démesuré, peuvent dissimuler la perte progressive de compétitivité et les risques posés à la viabilité budgétaire, comme dans le cas de la zone euro.

Il était déjà trop tard quand des budgets nationaux apparemment sains se sont retrouvés en butte à des pressions considérables.

Prévention et solidarité

Pour être efficace, la prévention doit intervenir au moment où des tendances économiques indésirables se manifestent. Un organisme d’experts indépendants, invitant les États membres à corriger leur orientation économique sur la base d’indicateurs objectifs et compréhensibles, tels le coût unitaire de la main-d’œuvre pourrait apporter une contribution importante dans ce sens.

Bien sûr, la classe politique européenne accueille froidement ce genre de proposition et la dénonce comme une ingérence malvenue empiétant sur la souveraineté nationale. Les finances publiques sont après tout l’une des principales prérogatives des États.

Mais la perte partielle de souveraineté ne serait-elle pas compensée par une plus grande solidarité en cas de crise?
Il est intéressant de noter que les défenseurs de la souveraineté nationale n’ont rien trouvé à redire lorsque l’introduction de l’euro leur a donné les faibles taux d’inflation et d’intérêt propres aux devises européennes les plus fortes précédant l’euro, en échange de la cession de leur politique monétaire à la Banque centrale européenne.
Une monnaie stable et des finances publiques saines sont les deux faces d’une même médaille c’est un fait incontournable.

Les événements récents nous donnent l’occasion de renforcer les institutions de l’UE de manière à réduire fortement la probabilité d’une nouvelle crise, en adoptant des règles et réglementations qui mettent davantage l’accent sur la prévention, que la gestion, d’une crise.

Ceux qui refusent de céder ne serait-ce qu’une portion de la souveraineté nationale acceptent implicitement que l’irruption d’une nouvelle crise ne soit qu’une affaire de temps. Et quand elle se produira, les zones de quarantaine, aussi adaptées qu’elles soient, ne seront qu’une piètre consolation.

Par Yves Mersch

président de la Banque centrale du Luxembourg et membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne.

Copyright: Project Syndicate, 2011. Traduit de l’anglais par Julia Gallin.

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