Quelle place pour l’humain à l’ère où tout est mesurable et mesuré ?

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L’âge de l’information marque l’avènement d’une ère où tout est mesurable et mesuré. Cette révolution technologique modifie en profondeur l’intimité, l’espace public et la vie sociale. Elle génère aussi des mythes, qui sont autant des promesses pour les uns que des menaces pour les autres. Ces mythes méritent d’être questionnés pour mieux comprendre les enjeux de la révolution en cours.

Premier mythe: les données offrent un monde objectif

Laurent Hublet et Frédéric Pivetta

Le premier est entrepreneur dans le numérique et philosophe, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral; le second est entrepreneur en big data/AI à des fins sociétales, Managing Partner au cabinet Dalberg Data Insight.

Le moindre fait peut aujourd’hui devenir une donnée. Le volume global de données récoltées croît de manière exponentielle chaque année. Dès lors, la tentation est grande de conclure que le domaine de "l’objectif" ne fait que s’accroître.

Certains s’en émerveillent: le marketing peut être individualisé à moindre coût, les traitements de santé s’annoncent plus personnalisés et efficaces. D’autres s’en désolent: il n’y aurait plus de place pour l’intimité, le hasard ou l’oubli dans le monde des big data.

Pour autant, le développement du big data est-il vraiment synonyme d’un accroissement du monde objectif? Les données massives sont-elles la carte à l’échelle 1: 1 de "la réalité"? Peut-être pas…

En effet, l’histoire de la donnée commence sur un grand malentendu: le mot "donnée" lui-même. Son étymologie laisse en penser que la donnée se donne, qu’elle nous apparaît comme la pluie qui tombe du ciel ou l’air que nous respirons. Or ce n’est pas du tout le cas.

La donnée ne se donne pas, elle se produit. Pour faire une donnée, il faut trois ingrédients: une chose à mesurer (un état de fait, un comportement, un lieu), un ou plusieurs instruments de mesure (un smartphone, un scanner, un capteur) et un agent mesurant.

À la base de toute donnée, il y a une personne ou une organisation qui a décidé qu’elle allait mesurer quelque chose. La donnée ne se donne pas, elle se produit.

Ce dernier élément est crucial et souvent oublié. À la base de toute donnée, il y a une personne ou une organisation qui a décidé qu’elle allait mesurer quelque chose. Les intentions et les biais sont nécessaires, et donc imbriqués dans les données. Il y a un espace irréductiblement humain au cœur de la donnée, qui nous laisse la possibilité d’avoir des choix.

Comme ces choix sont subjectifs, la donnée ne peut qu’être le miroir de cet espace subjectif.

Deuxième mythe: le monde doit être transparent

Doit-on craindre que, dans le monde du big data, la vie intérieure disparaisse et que l’individu devienne entièrement transparent? Cette évolution serait autodestructrice. En effet, la vie intérieure est la respiration qui crée la donnée.

Le risque de la totale transparence est double: plus on se rapproche de l’être premier qui a créé la donnée, plus on court le risque de simplifier les choix individuels et l’offre de solutions.

D’une part, se rapprocher de ce qui crée la donnée assèche nos débats internes et réduit notre capacité d’étonnements, ces ingrédients indispensables à nos choix, eux-mêmes créateurs de données.

La standardisation accrue des comportements, sous l’influence du big data, ne peut se faire au prix de la liberté et de la diversité dans la réflexion. Créer un monde collectivement optimisé grâce à la donnée induit une nouvelle contrainte: comment ne pas réduire la portion individuelle, celle qui donne le droit à l’erreur mais la possibilité d’avoir des idées?

D’autre part, du côté de "l’offre de solutions", des campagnes marketing ou des projets politiques de société ne pourront qu’être simplistes s’ils ne répondent qu’à un sous-ensemble de nos pulsions relativement binaires alors que la richesse de nos comportements et intentions se trouve précisément dans la complexité de leurs combinaisons.

À l’âge de l’information, des notions comme l’oubli, le camouflage ou l’intimité prennent une signification et une importance nouvelle. De larges projets politiques, y compris la mise en place d’institutions, ne peuvent se faire que s’ils répondent à ces notions complexes et protéiformes. Il y aura donc une ligne rouge à définir et pour laquelle il faudra lutter.

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Troisième mythe: la donnée est le carburant de l’économie numérique

La formule fait mouche mais elle est trompeuse. En effet, il existe une différence fondamentale entre le carburant et la donnée. Le premier disparaît lorsqu’on le consomme; la deuxième, non.

Comme toute information, la donnée est susceptible d’appropriation multiple. Dès lors, la question "à qui appartiennent les données" est loin d’être évidente. La réponse à cette question conditionne les modèles économiques futurs, et plus globalement la société des données que nous sommes en train de bâtir.

En Europe, la donnée appartient à l’individu. Aux Etats-Unis, elle est la propriété de celui qui la mesure. En Chine, c’est le gouvernement qui possède et exploite les données.

En Europe, le consensus semble être que la donnée, quand elle a un caractère personnel (elle mesure un élément lié à un individu), appartient d’abord et avant tout à l’individu. C’est grosso modo la philosophie du RGPD, le règlement européen de protection des données.

Ce n’est pas la philosophie dominante aux Etats-Unis, où la donnée est propriété de celui qui la mesure (les grandes plateformes numériques, les opérateurs télécom, les concepteurs d’application).

Quant à la Chine, elle s’appuie sur un troisième modèle où, in fine, c’est le gouvernement qui possède et exploite les données.

Aucun de ces trois modèles n’est parfait, et c’est précisément pour cela qu’ils doivent être débattus.

Le modèle chinois présente le risque du développement d’une dictature numérique, contre laquelle Orwell mettait en garde dans 1984. Le modèle américain conduit au développement de monopoles privés de la donnée qui génèrent des capitalisations boursières exceptionnelles. Le modèle européen présente un risque d’un autre ordre; en donnant la haute main à l’individu, on privatise des données dont la production est collective (pensons à la santé ou à la mobilité par exemple), ce qui complique fortement le développement d’applications à des fins sociétales.

Les mythes liés à l’âge de la donnée ont donc leurs limites. Ces limites nous montrent que la donnée n’est pas qu’un objet technique aux mains des data scientists.

Elle nous oblige, individuellement et collectivement, à débattre sur des questions telles que: "quelles sont les intentions de celui qui collecte les données?", "quelles sont garanties données à l’individu de protéger son espace hors données?" ou encore "comment répartit-on la valeur créée par les données?".

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