chronique

Quelle que soit l'issue pour Trump, l'Amérique en ressortira plus divisée

L’impact le plus important de la procédure de destitution sera de pousser les Etats-Unis au bord d’une crise constitutionnelle avec comme enjeu principal les élections de 2020.

Les Etats-Unis ont connu d’autres procédures de destitution du président, mais jamais dans un contexte aussi polarisé qu’aujourd’hui. Suite aux investigations menées par Mueller, on aurait pu croire que l’ère actuelle de tribalisme politique empêcherait la présidente du Congrès américain, Nancy Pelosi, de lancer une enquête sur le président Trump en vue de sa destitution. Car pourquoi mettre en danger les candidats démocrates dans les "Swing States" (États charnières susceptibles de basculer dans l’un ou l’autre camp, comme la Floride, le Nevada, le Colorado et le Nouveau-Mexique, ndlr) avec un procès intrinsèquement politique dont la seule certitude est qu’il n’aboutira pas à cause de la majorité républicaine au Sénat? Cela aurait été un mauvais calcul politique.

Mais les révélations à propos de l’Ukraine ont changé la donne. La vitesse à laquelle le dossier a déferlé et la gravité des accusations – un président en exercice utilisant un levier financier face à un allié pour qu’il ouvre une enquête à propos de son opposant politique et de sa famille – ont donné le coup-de-poing politique nécessaire, là où les enquêtes de Mueller n’avaient pas réussi.

Soudainement, le parti démocratique tout entier soutient la procédure de destitution, et pas uniquement ses membres les plus extrêmes. Les citoyens américains semblent suffisamment perturbés par les révélations à tel point que la moyenne des sondages révèle que 51% des Américains soutiennent l’enquête sur la destitution quelques jours à peine après son lancement. Un nombre restreint de Républicains a même critiqué le président, ce qui est rare en cette période.

Malgré tout, il est plus que probable que Trump sera acquitté au Sénat. En effet, la majorité des deux tiers doit y être obtenue pour condamner un président américain et mettre fin à son mandat. En d’autres termes, cela signifie que 20 sénateurs républicains devraient sacrifier leur carrière politique pour évincer Trump, qui reste malgré tout populaire au sein de sa base républicaine.

Trump a toujours aimé prendre des risques, à la fois dans les affaires et en politique.
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Quoi qu’il en soit, même une tentative de destitution manquée aura un impact sur la politique américaine. Le premier effet – et le plus visible – se fera sentir sur le président lui-même, qui a déjà commencé à afficher un comportement incohérent, à la fois sur Twitter et dans la vie réelle. La conférence de presse surréaliste de la semaine dernière avec le président finlandais n’était pas seulement une aberration, mais le signe que quelque chose allait se passer. Plus troublante encore: la demande de Trump à la Chine de lancer une enquête sur ses opposants politiques – pour banaliser sa première erreur, Trump a choisi de rendre ses prochains faux pas encore plus énormes. C’est une stratégie dangereuse, certes, mais Trump a toujours aimé prendre des risques, à la fois dans les affaires et en politique.

Il faudra ensuite compter avec les changements de personnel. L’envoyé spécial américain en Ukraine, Kurt Volker, a déjà présenté sa démission, mais des personnalités encore plus critiques pour l’administration Trump, le ministre des Affaires Étrangères Mike Pompeo et/ou le Procureur Général William Barr pourraient être forcés de démissionner si d’autres informations sur le scandale ukrainien font surface, ce qui réduirait la capacité de Trump à réaliser ce qui reste de son agenda politique.

Sur le plan domestique, les Etats-Unis devraient traverser un peu plus d’une année de paralysie législative, également soutenue par les démocrates. Il faut donc s’attendre à ce que Trump se tourne vers la politique internationale pour remporter quelques victoires avant les élections de 2020, et donc à une reprise des négociations au sommet avec la Corée du Nord, au retrait accéléré des troupes américaines d’Afghanistan, et à plus de volonté de s’engager envers l’Iran. Si ces mouvements sont dans l’intérêt des Etats-Unis à long terme, ils sont surtout intéressants pour Trump à court terme. Pour lui, c’est la priorité.

Malgré tout, l’impact le plus important de la procédure de destitution sera de pousser les Etats-Unis au bord d’une crise constitutionnelle avec comme enjeu principal les élections de 2020.

Quelle que soit l’issue pour Trump, près de la moitié de la population américaine se sentira flouée par la procédure et s’ancrera encore plus profondément dans ses convictions politiques.
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Lorsque l’ancien président Bill Clinton a fait face à une procédure de destitution, la question était de savoir s’il avait fait obstacle à une enquête sur sa personne. La même question se serait posée si la procédure en vue de la destitution de Trump avait été lancée sur base de l’enquête de Mueller. Mais cette tentative de destitution remettra en question la légitimité du processus politique américain lui-même, et posera la question de savoir si les élections américaines ont été compromises par des acteurs étrangers, potentiellement à la demande de représentants officiels américains.

Quelle que soit l’issue pour Trump, près de la moitié de la population américaine se sentira flouée par la procédure et s’ancrera encore plus profondément dans ses convictions politiques. Le résultat final poussera les électeurs américains à considérer les résultats de 2020 comme illégitimes si leur candidat préféré ne remporte pas les élections. Un peu comme Bush contre Gore, mais avec un perdant qui refuse de reconnaître sa défaite. La conclusion de tout ceci – à condition que ces dernières semaines de politique américaine nous aient appris quelque chose – c’est que le pire est encore à venir.

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