Quelle raison d'être pour l'Europe post-Covid?

L'Europe doit aujourd'hui pouvoir trouver une voie pour se réinventer sans chercher la confrontation directe avec la Chine ou les Etats-Unis. ©AFP

Quand les États-Unis et la Chine font le pari de la domination technologique, monétaire et militaire pour conserver ou prendre le leadership mondial, l’Europe ne devrait-elle pas s’affirmer à l’avant-garde d’un modèle économique et social fondé sur la solidarité, l’éducation et l’intégration, ainsi que sur la transition énergétique?

Le vaste plan de relance de 750 milliards d’euros envisagé en réponse à la crise du Covid-19 peut-il créer les bases d’une nouvelle dynamique pour l’Europe et constituer un choc hamiltonien[1]? Ou la construction européenne est-elle destinée à n’avoir pour seule réussite majeure que la préservation de la paix sur le continent? Son histoire unique dans la diversité des peuples qu’elle réunit constitue-t-elle un frein ou une opportunité pour exister dans le jeu mondial? L’Europe est-elle condamnée à devoir se positionner face à la Chine et aux États-Unis ou peut-elle créer sa propre voie?

Thomas Friedberger

CEO de Tikehau IM

Historiquement, c’est la concurrence entre les différents royaumes européens qui a stimulé l’innovation et l’esprit d’entreprise qui ont entraîné la région vers la croissance économique et le progrès militaire, et ainsi la colonisation du monde. Toutefois, c’est aussi cette concurrence qui empêcha longtemps l’unité de l’Europe et la plongea dans le chaos de deux guerres mondiales.

L’unité de l’Europe fut rendue impossible par la perte de légitimité de l’Église catholique comme agent fédérateur après la Réforme protestante, mais aussi ultérieurement par le travail de sape de la France pour affaiblir systématiquement l’Europe centrale germanique et de l’Angleterre pour affaiblir toute puissance dominante sur le continent.

À défaut d’unité c’est l’impératif de trouver la paix qui a gouverné. Le traité de Westphalie en 1648, d’abord, fit naître le concept de souveraineté étatique, reconnaissant à chaque signataire le droit de disposer de sa propre organisation intérieure et de sa propre orientation religieuse. La paix, plus que l’unité.

"La construction européenne est-elle destinée à n’avoir pour seule réussite majeure que la préservation de la paix sur le continent?"
Thomas Friedberger
CEO de Tikehau IM

L’union européenne ensuite qui s’est construite non sur un sentiment d’appartenance à une culture commune, comme aux États-Unis ou en Chine, mais sur la peur d’une répétition de l’histoire après deux guerres qui ont mis le continent à genoux. À un moment charnière pour l’Europe où la tentation nationaliste et protectionniste resurgit, faisant facilement de l’Europe un coupable tout trouvé de nos difficultés, où pour la première fois l’Union européenne pourrait aller vers la déconstruction, doit-on se contenter de la "seule" paix comme objectif de l’unité continentale?

L’Europe qui perdit le contrôle de la mondialisation au XXe siècle doit pouvoir aujourd’hui affronter les défis du XXIe siècle, et trouver une voie pour se réinventer sans chercher la confrontation directe avec la Chine et les États-Unis. Elle reste une terre d’opportunité essentielle pour les investisseurs et continue d’attirer les capitaux du monde entier, car elle est une des zones les plus stables de la planète, car la culture d’investissement et d’entrepreneuriat y est aussi profonde qu’entretenue par une histoire riche et un système éducatif performant.

Juste la paix?

Alors que le succès des politiques communes, telle que la libéralisation des télécoms ou du ciel, reposait sur une méthode communautaire, doit-on s’acharner à défendre le modèle européen actuel empreint de lourdeur technocratique dans une Europe à 27 nations où le poids des cultures régionales n’offre que le consensus comme mode de décision sur les sujets essentiels, tels que l’unité budgétaire, la défense, l’immigration?

Là est le dilemme du prisonnier européen. Juste la paix? La paix plus l’intégration économique? Le retour possible de la guerre si cette intégration échouait?

Il existe peut-être une autre voie: la paix et un nouveau modèle qui réduira les inégalités pour éviter l’affrontement et respectera l’environnement pour préserver un mode de vie acceptable pour le plus grand nombre. Quand les États-Unis et la Chine font le pari de la domination technologique, monétaire et militaire pour conserver ou prendre le leadership mondial, l’Europe ne devrait-elle pas s’affirmer à l’avant-garde d’un modèle économique et social fondé sur la solidarité, l’éducation et l’intégration, ainsi que sur la transition énergétique? L’aubaine d’un relais de croissance considérable autour des enjeux climatiques peut compenser la croissance anémique qui s’annonce dans l’Europe post-Covid. Être un leader, plus qu’un suiveur.



[1] En référence à Alexander Hamilton, père fondateur de la constitution américaine qui est à l’origine la première émission de dette nationale pour refinancer la dette de guerre révolutionnaire et investir dans le développement économique du pays. Alexander Hamilton est ainsi à l’origine du principe de solidarité et de responsabilité collective (T-Bonds combinant les dettes des États et celles de l’État fédéral)

.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés