carte blanche

Quelle responsabilité sociétale pour les entreprises pharmaceutiques?

Michel Goldman est professeur à l'ULB et ancien directeur exécutif de l'Agence Européenne pour les Médicaments Innovants (IMI)

L’industrie pharmaceutique joue un rôle essentiel dans la révolution médicale en marche. C’est grâce à elle que les découvertes scientifiques se sont traduites en de nouveaux traitements qui redonnent espoir à de nombreux malades.

Autrefois condamnés à brève échéance, des patients souffrant de cancer métastatique et des enfants atteints de leucémie résistante peuvent aujourd’hui reformuler des projets de vie et parfois même entrevoir une guérison définitive. Il en est de même pour plusieurs maladies congénitales qui font aujourd’hui l’objet de thérapies géniques.

Des enfants nés aveugles qui recouvrent la vision, d’autres atteints de faiblesse musculaire extrême qui se mettent à marcher, des bébés sans système immunitaire qui retrouvent la capacité à guérir des infections: autant d’avancées sans précédent dans l’histoire de la médecine. Alors que ces succès ne devraient susciter qu’admiration et reconnaissance, ils sont aujourd’hui source de frustration et d’incompréhension. La faute aux prix exorbitants auxquels ces traitements révolutionnaires sont mis sur le marché.

Prix astronomiques

Le diagnostic est sans appel: notre système de santé se fait dépasser par les progrès de la science.

En effet, des considérations financières empêchent — ou à tout le moins retardent — l’accès de nombreux malades aux traitements innovants. Si quelques cas dramatiques ont été résolus par des fonds gouvernementaux spéciaux ou des opérations de financement participatif, le diagnostic est sans appel: notre système de santé se fait dépasser par les progrès de la science.

Dernier exemple en date: la trithérapie qui révolutionne le traitement de la mucoviscidose. Au prix affiché aujourd’hui (de l’ordre de 270.000 € par an et par patient), cette seule maladie rare — elle touche 1300 patients en Belgique — mobiliserait pas loin de 10% du budget de l’assurance-maladie alloué aux médicaments.

Les arguments avancés pour justifier les prix astronomiques des traitements les plus innovants sont connus: coût de la recherche qui les sous-tend, coût de production de thérapies de plus en plus sophistiquées, étroitesse du marché, nécessité de promouvoir et récompenser l’innovation.

La recherche est évidemment coûteuse et nécessite des investissements considérables et risqués, essentiellement dans les phases d’expérimentation clinique préalables à l’approbation par les autorités réglementaires. Toutefois, nous ne disposons pas des données chiffrées qui permettraient d’évaluer les répercussions de ces investissements sur les prix des médicaments.

L’Organisation Mondiale de la Santé a récemment plaidé pour plus de transparence dans ce domaine mais il reste à voir comment sa recommandation sera mise en pratique. Aussi, les investissements des organisations publiques et philanthropiques qui financent la recherche académique à l’origine de la majorité des découvertes sont fréquemment passées sous silence dans le raisonnement.

Retour sociétal

L’argent des citoyens investi dans la recherche ne devrait-il pas donner lieu à un retour sociétal lorsque cette recherche aboutit à de nouveaux traitements? Il est incontestable que les nouveaux traitements innovants sont de plus en plus précis et s’appliquent donc à moins de patients que leurs prédécesseurs. Ainsi, les premières thérapies géniques concernent des maladies rares voire ultra-rares. Toutefois, la relation entre le prix affiché des thérapies et le nombre de patients éligibles est loin d’être évidente.

La thérapie génique se distingue aussi par sa très longue durée d’action: dans les meilleurs cas, une seule injection pourrait suffire pour toute la vie. Ceci justifie-t-il un prix de 2 millions d’euros pour un traitement comme le ZolgensmaR destiné aux enfants atteints d’amyotrophie spinale comme la petite Pia?

Bien sûr, ce prix affiché fait l’objet de négociations entre les gouvernements et les industriels. La Belgique a pris à cet égard une initiative intéressante en s’unissant avec quatre autres pays pour renforcer sa position dans ces discussions commerciales. On doute cependant que ceci donne aux gouvernements un poids suffisant face aux industries pharmaceutiques dont le champ d’action est mondial.

Les prix avancés aujourd'hui sont définis avant tout par la maximisation du profit attendu par les actionnaires de l'industrie pharmaceutique.

Reste l’argument souvent présenté comme définitif: la valeur de ces traitements pour les patients. Cette valeur est de facto considérable et il existe des modèles permettant de la quantifier. Sauf que l’on oublie un élément essentiel qui est bien souligné par l’Institute for Clinical and Economic Review aux Etats-Unis: le prix calculé sur base de l’efficacité thérapeutique est en fait le prix maximum que peut revendiquer l’industriel, et non le prix qui doit être accepté par les organismes payeurs. Les prix avancés aujourd’hui sont donc définis avant tout par la maximisation du profit attendu par les actionnaires de l’industrie pharmaceutique. Certes la profitabilité n’est pas critiquable en soi. Elle est même indispensable pour maintenir et stimuler l’innovation dans un secteur dont la recherche est le moteur. Mais ceci ne justifie pas des politiques de prix qui dépassent l’entendement.

Devant cette situation qui heurte tout médecin fidèle à sa vocation, la fatalité n’est pas de mise. D’autant que les entreprises pharmaceutiques elles-mêmes proclament aujourd’hui leur volonté de s’affranchir de la seule loi du profit et d’inclure dans leur mode de gouvernance des principes de responsabilité sociétale.

"Prix raisonnable"

Reste à concrétiser ces bonnes intentions. Pour les y inciter, nous proposons avec Mathias Dewatripont et Alain Fischer deux mesures qui devraient être mises en œuvre au niveau européen. D’une part, imposer une clause de "prix raisonnable" dans les accords qui gouvernent le transfert vers le secteur industriel des technologies développées dans les organismes de recherche financés par les pouvoirs publics.

D’autre part, conditionner le remboursement des médicaments les plus coûteux à leur commercialisation par des entreprises — ou leurs filiales – dont la responsabilité sociétale est certifiée par un organisme indépendant.

Pour plus d'informations sur le sujet lire "Benefit Corporation: a path to affordable genetherapies?" Article d'Alain Fischer, Mathias Dewatripont et Michel Goldman.
Nature Medicine | www.nature.com/naturemedicine

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