carte blanche

Qui paiera la note du Covid-19?

A moyen terme, lors de la reprise de l’inflation et de la remontée des taux d’intérêt, on verra les États membres qui nagent sans maillot, pour paraphraser Warren Buffet.

Les statistiques d’évolution de l’épidémie en Belgique sont encourageantes. Les nombres d’hospitalisations et de décès diminuent de jour en jour, même si un risque de seconde vague ne peut être écarté.

Pierre Nothomb

Managing partner chez Deminor

Mais la panique sanitaire semble avoir cédé le pas à la panique financière.

Il est certainement trop tôt pour évaluer les conséquences économiques et financières de cette pandémie pour l’Europe et pour la Belgique; dans la mesure où un séisme est souvent suivi d’autres ondes de choc de magnitude plus ou moins grande, comme les tremblements de terre et les tsunamis. Cela a également été le cas lors de la crise financière de 2008.

Depuis la crise de la dette dans la zone euro, la Commission européenne a mis en place le Mécanisme européen de stabilité (MES). Celui-ci devait inciter les États membres à garder (ou à retrouver) une orthodoxie en matière de dette publique. Les objectifs étaient ambitieux. On peut par exemple citer le ratio de dette publique sur PIB fixé à 60%. En l’absence d’inflation, avec moins d’actifs à privatiser que dans le passé et sans possibilité de dévaluer sa monnaie depuis l’avènement de l’euro, le seul moyen de respecter ces objectifs pour les États membres était de faire des économies et de relancer leur activité nationale. On peut comparer cela au fait de mettre un couvercle sur une cocotte-minute en pleine ébullition. La pression, politique et sociale dans ce cas-ci, est montée dans tous les pays, alimentant les poussées populistes, accusant l’Europe de tous les maux.

Finalement, cette mesure a résisté pendant plus de 10 ans aux attaques des politiciens en campagne électorale, des partis, des États membres et des populations des pays considérés comme les moins vertueux.

Et puis, le coronavirus est arrivé…

Il fallait réagir très vite. La Commission et le Conseil européen ont décidé le 23 mars 2020 d’activer la clause dérogatoire pour crise généralisée. L’Italie était fortement touchée par la crise sanitaire et il ne fallait absolument pas risquer un défaut, qui aurait menacé de grandes banques européennes comme BNP Paribas et Crédit Agricole pour ne citer que celles-là. Ces dernières détiennent sur le gouvernement italien des créances pour respectivement 25,5 et 10,6 milliards d’euros.

"Ceux qui parlent d’impôts semblent ignorer qu’avant de dépenser, il faut gagner."
Pierre Nothomb
Managing partner chez Deminor

Cette clause dérogatoire pourra rester active le temps qu’il faut. Il est à craindre qu’elle soit définitive, tant on est loin des objectifs fixés au départ. En effet, la dette publique belge, par rapport au PIB, passera cette année de 98,6 à 115% (très proche de la situation française), l’Italie passera de 134,8 à 155,7% et l’Allemagne de 59,8 à 75,25%.

Cela dit, la Commission et les États membres ont eu raison d’ouvrir les vannes, sous peine de perdre des pans entiers de l’économie. Mais, comme chacun sait, à la fin, il y a toujours quelqu’un qui paie la note.

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé qu’elle allait accepter les obligations devenues "non investment grade" en garantie pour accorder des prêts aux banques. Elle emboite donc le pas à la Fed qui achète, via des fonds obligataires, des obligations de sociétés dégradées en catégorie spéculative. On crée donc une couche de dette au niveau des banques centrales, avec des actifs qui pourraient bien faire l’objet de réductions de valeur significatives.

Est-ce que cette augmentation de déficit va changer beaucoup de choses à court terme? Peut-être pas. La dette publique du Japon a dépassé les 200% par rapport à son PIB, et l’État japonais n’a toujours pas fait défaut. On l’a vu récemment, la Belgique a levé 8 milliards d’euros sous forme d’OLO à un taux de quasiment zéro. Son déficit prévu pour l’année 2020 (il devra sûrement être revu) est de 7,5%, similaire à celui de l’Allemagne, et meilleur que celui des Pays-Bas, de la France et bien sûr de l’Italie.

Sans maillot

En conclusion, il semble que la priorité à court terme est de relancer les économies, avec tous les incitants que les États membres peuvent mettre à la disposition des entreprises et des consommateurs. Ceux qui parlent d’impôts semblent ignorer qu’avant de dépenser, il faut gagner. Or, c’est un sérieux challenge de relever les économies de la zone euro après une telle épreuve. On va donc dépenser de l’argent que l’on n’a pas. Cela ne va pas trop peser à court terme, mais il ne faudra pas oublier de résorber ces déficits à moyen terme.

Un des moyens de diminuer la dette publique des États peut néanmoins être mis en œuvre à relativement court terme. La BCE détient près de 20% de la dette des États membres, au prorata de l’importance des pays. De leur côté, ces mêmes États membres détiennent le même prorata dans le capital de la BCE. On pourrait, sur un plan purement comptable, consolider ces valeurs à 40 ou 50 ans, pour une partie ou même pour le tout. La BCE pourrait également abandonner purement et simplement une partie de cette dette, soulageant ainsi les états membres, le temps pour eux de se refaire une santé.

Car, à moyen terme, lors de la reprise de l’inflation et de la remontée des taux d’intérêt, on verra les États membres qui nagent sans maillot, pour paraphraser Warren Buffet.

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