carte blanche

Réformer la France au-delà de la colère des gilets jaunes

Norbert Gaillard

La crise sociale et politique que traverse la France est le fruit de blocages déjà décrits et analysés il y a 50 ans. Pour y remédier et satisfaire certaines revendications des gilets jaunes il est nécessaire d'entamer une lutte contre les rentes.

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Par Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

Le mouvement des gilets jaunes qui secoue la France suscite des commentaires divers et variés. Malgré la confusion générale et le caractère disparate des revendications, cinq préoccupations majeures semblent se dégager: le poids excessif de la fiscalité; le manque de justice sociale; la diminution du pouvoir d’achat; le fossé croissant entre les élites et le peuple; et la fracture entre grandes villes d’un côté et zones périurbaines et rurales de l’autre.

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L’un des éléments les plus marquants du débat est que de nombreuses propositions et contre-propositions qui émanent de la gauche et de la droite sont d’ordre fiscal: annulation de la hausse de la taxe sur les carburants (à l’origine du mouvement de protestation), rétablissement de l’impôt sur la fortune, baisse des charges pour les petites entreprises, etc.

Certes, une refonte de la fiscalité apparaît de prime abord comme l’une des réponses au mécontentement actuel mais les marges de manœuvre budgétaires sont trop étroites pour que cette voie puisse être pleinement exploitée. En effet, la France est prise en étau entre un niveau de prélèvements obligatoires quasiment record en Europe et une forte "demande de dépenses publiques", que ce soit en matière sociale ou en vue de restaurer les fonctions régaliennes.

Lutte contre les rentes

Il y a d’autres pistes de réforme qui permettraient à la fois de gagner des marges de manœuvre budgétaires, de remédier aux blocages structurels de l’économie française, et de satisfaire certaines revendications des « gilets jaunes ». Je pense tout particulièrement à la lutte contre les rentes.

Cependant, il y a d’autres pistes de réforme qui permettraient à la fois de gagner des marges de manœuvre budgétaires, de remédier aux blocages structurels de l’économie française, et de satisfaire certaines revendications des gilets jaunes. Je pense tout particulièrement à la lutte contre les rentes.

La rente politico-institutionnelle est sans doute la plus connue. La France dispose de trois Chambres: l’Assemblée Nationale, le Sénat et le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE). C’est une de trop, au moins. Il faudrait supprimer le CESE. Le Sénat mériterait d’être profondément réformé afin d’être beaucoup mieux ancré dans les territoires (ce qu’il est censé être). L’organisation territoriale du pays est également problématique. La décentralisation lancée dans les années 1980 est un échec. Il y a trop d’échelons administratifs, les compétences sont morcelées, les effectifs de la fonction publique territoriale sont pléthoriques et présentent des taux d’absentéisme faramineux.

Du coup, les gabegies se multiplient (comme l’attestent divers rapports) mais les autorités publiques demeurent passives. En attendant, les maires de grandes agglomérations veulent tous leur aéroport international flambant neuf, leur centre-ville classé patrimoine mondial de l’UNESCO, etc. Il est indispensable de repenser l’aménagement du territoire en vue de répondre aux vrais besoins des citoyens.

Pantouflage

La haute fonction publique est aussi, à elle seule, une rente qui a de quoi engendrer de la frustration. Mise en disponibilité, "pantouflage", accès aisé aux cercles de pouvoir… Les énarques bénéficient de nombreux avantages susceptibles de décourager l’esprit d’entreprise et de nourrir une vision conformiste et bureaucratique du monde économique et social. Il est donc nécessaire de "normaliser" le statut des hauts fonctionnaires.

Passons maintenant aux rentes économiques. Le secteur immobilier en est une bonne illustration. L’État et les collectivités territoriales ont insuffisamment investi (privilégiant les dépenses de fonctionnement offrant des gains politiques immédiats), ce qui a eu deux conséquences néfastes.

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D’une part, une hausse continue des prix de l’immobilier depuis plus de 20 ans qui a été compensée de façon illusoire par la baisse des taux de crédit. D’autre part, une augmentation de la population vivant dans des logements insalubres. Pourquoi ne pas annoncer que les locataires abusés par les marchands de sommeil seraient exonérés du paiement de leur loyer tant que des travaux de rénovation ne sont pas engagés? Cela redonnerait du pouvoir d’achat aux classes populaires, le logement étant le 1er ou 2ème poste de dépenses.

Autre rente, beaucoup plus méconnue: les crédits et les garanties à l’export qui ne profitent qu’aux grandes entreprises alors qu’elles devraient soutenir l’essor des PME.

Comportements délinquants d’entreprises

Enfin, il serait temps que l’État réagisse aux divers scandales récents et assainisse le capitalisme. À grand renfort d’enquêtes parlementaires, de poursuites judiciaires et d’amendes record, il doit sévir contre les comportements délinquants de certaines entreprises, en particulier dans les secteurs agro-alimentaire, pharmaceutique et bancaire. Par exemple, quand on sait que les notations financières élevées des grands établissements de crédit reposent fondamentalement sur la garantie implicite de l’État français, on se dit que cet assainissement est plus que légitime.

Ce sont les subventions, le manque de concurrence, la fraude, les privilèges indus, le favoritisme et les conflits d’intérêt qui sapent la société française.

La crise sociale et politique que traverse la France est le fruit de blocages déjà décrits et analysés par le sociologue Michel Crozier il y a 50 ans. Les réformes politico-institutionnelles que je viens d’évoquer mériteraient d’être conduites via des référendums. Celles couvrant le champ économique doivent faire l’objet de grands débats publics. Ce serait l’occasion de montrer que ce sont les subventions, le manque de concurrence, la fraude, les privilèges indus, le favoritisme et les conflits d’intérêt qui sapent la société française.

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