chronique

Réguler l'intelligence artificielle est devenu une nécessité

La complexité de l’IA, l’ignorance de son fonctionnement et la vitesse de ses développements attendus dans toutes les strates de la société risquent de favoriser la lenteur, voire une inertie fatale de nos institutions.

Thierry Léonard et Olivia Guerguinov
Respectivement avocat associé au cabinet Ulys & Professeur à l'Université St Louis-Bruxelles et avocate au cabinet Ulys

L’avènement des NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitique) révolutionne notre monde.

Permettant une puissance de calcul potentiel quasi-infinie des ordinateurs et un accès à l’analyse d’énormes quantités de données, elles permettent d’envisager une intelligence artificielle (IA) supplantant l’homme dans la plupart de ses capacités d’analyse et de ses activités. Les machines apprennent, se perfectionnent, décident seules… Avec le spectre de voir à terme l’IA fusionner avec l’homme dans un être hybride nouveau: le cyber-homme.

Difficile de nier les bienfaits dont elle est porteuse dans une série de domaines: secteur médical, gestion des politiques publiques de la mobilité, lutte contre les dérèglements climatiques, gestion des risques financiers etc.

L’homme devenu Dieu

Plus l’IA gagne du terrain, plus la nécessité de la création d’un cadre juri-dique et éthique se fait sentir.

Des risques inédits sont drainés par une utilisation irraisonnée de l’IA: l’homme devenu Dieu – celui qui contrôlera cette technologie — pourra se permettre toutes les manipulations du vivant (en commençant par notre ADN et les neurones de nos cerveaux), des faits et de la vérité, pourra offrir aux Etats totalitaires des armes et des outils de manipulation de masse inégalés, créer un système de capitalisme cognitif ne laissant pas de place à ceux qui n’y auront pas accès, retirer à l’individu son libre arbitre etc.

Plus l’IA gagne du terrain, plus la nécessité de la création d’un cadre juridique et éthique se fait sentir. Le politique et nos institutions vont devoir réagir très vite si elles veulent profiter des bienfaits de l’IA, tout en neutralisant ses dérives annoncées.

La tâche s’annonce ardue: la maîtrise technologique et l’accès aux données qui alimentent celle-ci est aux mains du duopole technologique des Etats-Unis (via les GAFA) et de la Chine (via les BATX et le régime autoritaire qu’ils servent), cette dernière ne cachant pas utiliser les formidables potentialités de l’IA pour se hisser au premier rang des puissances mondiales. L’Europe reste pour l’instant au balcon de ce combat de chefs, largement hors de portée de ses velléités de régulation.

La complexité de l’IA, l’ignorance de son fonctionnement et la vitesse de ses développements attendus dans toutes les strates de la société risquent de favoriser la lenteur, voire une inertie fatale de nos institutions. La régulation attendue doit impérativement être le fruit d’une réflexion radicale de fond, rassemblant tous les acteurs impliqués dans ou par la production de ces technologies (scientifiques, juristes, informaticiens, philosophes, économistes…).

©EPA

Un dispositif timide et inadapté

L’Union européenne s’y attelle à l’aide d’un dispositif réglementaire encore timide, voire inadapté.

La réglementation européenne en matière de protection des données (RGPD) serait le premier rempart contre les excès potentiels de l’IA. On peut douter qu’elle rencontre les défis spécifiques à l’IA.
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La réglementation européenne en matière de protection des données (RGPD) serait le premier rempart contre les excès potentiels de l’IA. On peut douter qu’elle rencontre les défis spécifiques à l’IA, indépendamment de ses mérites.

Ainsi, les restrictions pesant sur la collecte des données nécessaires à l’alimentation de l’IA sont parfois inadaptées. Centrée sur le rapport individuel entre la personne concernée par les données et le responsable qui les traite, elle ne peut non plus adéquatement neutraliser les véritables dangers provenant des corrélations qui seront faites ultérieurement avec ces données, à la source d’atteintes potentielles à la collectivité tout entière et à l’intérêt général.

L’UE multiplie depuis 18 mois les initiatives en provenance tant du Parlement que de la Commission qui ambitionne de faire de l’Europe la première région au monde du développement d’une IA de pointe et éthique.

L’UE vient de publier le 8/04/19 un ensemble de recommandations élaborées par un panel d’experts indépendants. Elles définissent les valeurs essentielles d’une IA éthique, contiennent des orientations pour leur mise en œuvre opérationnelle ainsi qu’une liste d’évaluation. Non contraignantes, elles paraissent encore théoriques.

Des premiers pas timides qui reflètent le malaise à appréhender la problématique par voie réglementaire. Si la réflexion préalable est indispensable elle doit déboucher rapidement sur un encadrement adéquat. L’urgence est aussi grande, vu les enjeux et la vitesse des avancées technologiques, que la lutte contre les dérèglements climatiques et doit comme elle être placée tout en haut des priorités de la nouvelle Commission.

Sous peine de perdre notre environnement… et notre âme.

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