Rémunérations des patrons : on vote !

Le 24 novembre prochain, les suisses se prononceront par referendum sur la limitation des rémunérations des dirigeants à 12 fois la rémunération la plus faible de l’entreprise.

Le monde patronal helvète a tremblé une première fois en mars dernier lorsqu’une première votation a supprimé chèques de bienvenue et parachutes dorés par une écrasante majorité de 69%! Aujourd’hui, face à une proposition encore plus radicale, selon les sondages, partisans et opposants à la mesure seraient au coude à coude avec chacun de l’ordre de 44% des voix…

Cette attitude populaire est la conséquence directe des exagérations de ces dernières années, notamment du cas de Novartis dont le PDG gagnait 220 fois la rémunération de base de son entreprise et qui, sous la pression populaire, a du renoncer à une prime de départ de 58 millions de francs suisses, excusez du peu…

Le cas de Daniel Vasella n’est malheureusement pas isolé ; les patrons de Swissair ou ceux du Crédit Suisse ont aussi leur part de responsabilité, eux qui ont mis leur entreprise à genoux tout en se servant copieusement. Dans d’autres pays également, des excès ont eu lieu et ces scandales ne sont que la partie visible de l’iceberg. C’est une véritable lame de fond qui a déferlé sur le monde des affaires occidental au cours des dernières décennies: en Suisse, le ratio entre les rémunérations les plus élevées et les salaires les plus bas est passé de six au début des années quatre-vingt, à 13 à la fin des années nonante pour atteindre aujourd’hui une moyenne située entre 56 et 73 fois la rémunération de base. Pour quelle raison ce qui était raisonnable auparavant ne le serait-il plus aujourd’hui ?

Les arguments échangés sont toujours les mêmes, lutte contre les inégalités et les abus d’un côté, chantage à la délocalisation des entreprises, à la fuite des meilleurs managers, impossibilité de recruter des spécialistes de l’autre. D’une manière générale, tous ces arguments sont assez peu crédibles : la limitation de la rémunération de 4.400 dirigeants de 1.200 entreprises suisses ne permettra pas de réduire significativement les inégalités au sein d’une population de quelques millions d’habitants ; elle n’entraînera pas non plus de déménagements massifs d’entreprises.

Par contre, la fracture au sein de la population est à ce point marquée que le consensus social lui-même est remis en cause. L’échelle des rémunérations, c’est un peu l’échelle des valeurs d’une société. Pour un économiste comme Joseph Stiglitz, l’inégalité à un prix et conduit à la faillite du système. L’ancien prix Nobel fonde sa réflexion sur le cas des Etats-Unis, un pays qui a, lui aussi, connu un accroissement vertigineux des inégalités depuis une trentaine d’années au point d’atteindre un multiple de 200 entre les rémunérations moyennes des patrons et celle de l’employé le moins rémunéré.

Plus significatif encore, les plus fortes rémunérations ne profitent plus avant tout aux entrepreneurs qui ont créé de la richesse et des emplois, mais au contraire, surtout aux spécialistes de la finance qui spéculent sans apporter de contribution réelle au bien être général. Pour Joseph Stiglitz, comme pour Raghuran Rajan, l’ancien chief economist du FMI, aujourd’hui ministre des finances en Inde, l’acceptation sociale des hautes rémunérations est liée au mérite : si la population a le sentiment que les bénéficiaires profitent de situations acquises, elle les rejettera. Si au contraire, l’accès aux rémunérations les plus élevées traduit des efforts et des résultats particuliers dont bénéficie l’ensemble de la société, elle les acceptera. Les hauts dirigeants qui " font la différence " à eux seuls sont rares ; tout le monde les connaît et les respecte ; nul n’aurait l’idée de contester le niveau de leur rémunération. Mais, pour quelques uns qui justifient leur rémunération, il en est sans doute beaucoup dont la performance repose sur une équipe ou sur une position acquise dans le marché bien avant leur arrivée; en cas de départ, ceux-là rejoindrait rapidement la cohorte des gens " irremplaçables ".

La Suisse donnera peut-être le coup d’envoi d’un mouvement destiné à faire tâche d’huile. La proportion de douze qui fait l’objet de la votation suisse n’est pas très éloignée de la limite de 450.000 euros décidée en France pour les entreprises publiques. Elle est par contre supérieure aux 290.000 euros imposés aux entreprises contrôlées par l’Etat belge, surtout si on considère la pression fiscale. Les limites qui s’imposeront seront probablement supérieures à celles retenues en Belgique pour les entreprises publiques, mais, pour s’inscrire dans un véritable consensus social, une politique de rémunération devrait être transparente et permettre différents niveaux faisant l’objet eux-mêmes de majorités qualifiées de plus en plus élevées au sein des organes de décision.

Baudouin Dubuisson

Administrateur de société et entrepreneur.

baudouin.dubuisson@gmail.com

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