Rentrer hors des cadres

©Photo News

Rentrer. Où ? Chez soi ? Comme un ancien explorateur parti par l’Ouest sur les routes de la haine de soi ? Il faudrait plutôt sortir; sortir des cadres.

Improviser un cours comme un concert de jazz, sur base de règles d’harmonies transmises qui laissent libre cours à de nouvelles mélodies – toutes dissonances incorrectes sont bienvenues.

Rentrer. Sortir de ses files interminables et masquées pour acheter des lattes et des équerres aristo sponsorisées par H&M. Qui recopiera du Paul Fort sur un cahier jauni? Qui lira Liliane Wouters? Qui promènera ses fesses le long des halages pour se muscler les cuisses? Assis huit heures le long d’une classe, masqués comme lors d’un bal zombie mauvaise "ambi".

Fuir, ne pas rentrer à la maison, ne pas rentrer dans le rang

Rentrer. Écouter les billets d’humeur de tous ceux qui ont un avis sur l’École, l’Orthographe, l’Exclusion. Mes oreilles sifflent plus que le train quand j’entends certains chroniqueurs critiquer l’école comme «appareil d’exclusion» et «les profs qui donnent toujours les mêmes livres»… Cela arrive, bien sûr, bien sûr. Mais ces généralités entretiennent avec les faits le même rapport qu’un idéologue avec la vérité. Ce qui est marrant, c’est qu’à ce genre de déclaration péremptoire à hauts décibels, personne ne crie à la «fake news» et personne ne demande des chiffres à l’appui. Comme si «l’école de la FWB» était une espèce de camp de concentration ou une usine du XIXe. Ce genre d’analogie brille par l’incandescence de son indécence eu égard aux souffrances vécues par les victimes de ces processus sans sujet.

«Il n’y a pas l’ÉCOLE, la CULTURE… Il y a des individus qui se trouvent en interaction dans des institutions, porteurs d’actions qui ne sont pas toutes quantifiables.»
Olivier Terwagne
Musicien et enseignant

Rentrer. Parler. Écouter. Ne pas travailler à la descente, à l’inclinaison à la fausse abstraction: parler du Système, de l’École, de l’Université… N’utiliser que des concepts «dévoileurs de réel» et non pas réducteurs. Il n’y a pas l’ÉCOLE, la CULTURE… Il y a des individus qui se trouvent en interaction dans des institutions, porteurs d’actions qui ne sont pas toutes quantifiables… Il y a des réseaux. Il y a des jeux de pouvoir. Mais il y a aussi des gens qui aiment des choses, celles de la vie, du passé… leur «matière»… ceux-là qui aiment partager avec des enfants le goût des sciences, de la musique, des mathématiques ou de l’histoire. Le désaccord est sain et démocratique. Ce qui pervertit la discussion, c’est la position de surplomb arrogante, l’infantilisme technique et l’ "expertocratie" verticale.  

Rentrer. Faire du passé une promesse réinventée, sans fausse pudeur ni interprétation psychanalytique. J’ai beaucoup défendu l’école en tant que bulle « inactuelle » dans le flux du monde « comme il va ». Je ne sais plus trop quoi penser. En tout cas, rien n’est plus beau que de voir un regard émerveillé d’une jeune fille ou d’un jeune garçon quand on lui lit un poème de René Char ou une fable de la Fontaine. Un monde s’ouvre par delà les genres, les ethnies, les nations et les classes. Puit de jouvence. A la fontaine du réel.  Un parterre de fleurs devant rosa, rosae, comme l’écrivain Péguy…  Pas besoin de tout justifier même si rien n’a de sens sans action politique ni sens de la justice.  

Rentrer. Ne pas faire contre mauvais jeux de mots bonne fortune d’humour gras. Ne pas céder à ce genre de calembour qui consiste à « ne pas confondre j’adore la rentrée et la rentrer ». Ne pas céder aux clichés sur les profs toujours en vacances et « qui se plaignent tout le temps ». Ne pas dresser les gens les uns contre les autres. Ne pas faire l’apologie du dernier de classe ni du premier de classe. Ne pas réduire l’école à des crédits et à des compétences. Ne pas se soumettre à l’esprit du temps, entre déconstruction de tout, tout à l’égo, tout à l’économique, soupçon généralisé, jugement du passé et ingratitude.

Rentrer la salive qui se laisse aller aux opinions adipeuses et péremptoires. Mettre un peu de poésie dans nos regards. Décoloniser notre langue de la novlangue managériale. Prendre un bus, boire un café. Rêver. Jeter ses cartons.  

Sortir au théâtre, arpenter les lieux de mémoires et les couloirs du temps, écouter la musique et l’épiphanie des œuvres d’art.

Olivier Terwagne
Musicien et enseignant

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés