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Réserver Ovide, Racine, Goldoni et Baudelaire aux nantis?

Professeur d’Économie à l’UCLouvain

L'étude des classiques est une éducation esthétique et morale qui développe le sens critique. Une école publique qui cultive le talent indépendamment de l'origine sociale est la seule condition pour permettre l'accès au monde classique aux enfants issus d’un milieu défavorisé.

"Je viens de découvrir que lire l'Odyssée ne fait pas partie du programme obligatoire des humanités en Belgique. Tu te rends compte?" De cette observation d'un ami et collègue de l'Université de Louvain, une discussion est née entre collègues sur la nécessité de consacrer un espace important dans l’enseignement à la transmission de la culture classique.

"Mes enfants, poursuit un autre collègue francophone, n'ont jamais lu Hugo, mais cela ne les a pas empêchés d'obtenir leur diplôme universitaire et d'être désormais des professionnels respectés et parfaitement intégrés dans la société."

Il semblerait donc qu'étudier les "classiques" ne soit pas strictement nécessaire pour réussir à l'université ni pour obtenir un emploi satisfaisant et rémunérateur à la fin des études. Alors, pourquoi s'attarder à étudier des langues et des auteurs morts depuis des siècles? La question n’est pas oiseuse, car elle sous-tend une idée de société et une vision du monde.

"Canon occidental"

Mon point de vue est que l'étude des classiques rend les gens plus conscients de leurs racines culturelles, plus conscients de la complexité de l'être humain, plus sceptiques et donc moins perméables aux idéologies totalitaires et aux logiques manichéennes. En conséquence, je crois que le latin, le grec ancien et les cultures et littératures apparentées devraient faire partie d’un enseignement secondaire de qualité, et qu’il est souhaitable que les étudiants soient familiarisés avec les principales œuvres de la littérature européenne, à peu près ce que Harold Bloom a appelé le "canon occidental". Bien sûr, je suis conscient qu'il y a un trade-off entre l'étude des classiques et l'étude des matières scientifiques, ainsi que des langues étrangères, et que le système éducatif idéal devra donc concilier les différents besoins et trouver un équilibre entre eux.

Homère, Virgile, Goethe, Shakespeare, Dante, Rabelais, Cervantès, pour ne mentionner que les géants, parlent de nous tous et à nous tous.

De toute évidence, la conscience de ses propres racines culturelles ne peut qu’être agrandie par l'étude des classiques. Cela est particulièrement important dans le contexte européen. On parle beaucoup des pressions identitaires dans l'Europe de l'après-guerre froide. Quand je réfléchis à mon identité, je me sens italien et plus particulièrement romain. Mais si l’on prend un peu de recul, ma culture a ses racines dans la culture gréco-romaine, dans le christianisme, dans la révolution scientifique, dans les Lumières. La culture d'un Belge (wallon ou flamand), d'un Français, d'un Allemand, d'un Anglais partage ces mêmes racines. Des différences entre ces cultures existent évidemment, mais elles sont à mon sens mineures par rapport au poids prépondérant de leur dénominateur commun. Homère, Virgile, Goethe, Shakespeare, Dante, Rabelais, Cervantès, pour ne mentionner que les géants, parlent de nous tous et à nous tous. La prise de conscience de ces racines, l’expansion et la consolidation de la “république des lettres”, qui, selon Joel Mokyr, a tant contribué à la révolution industrielle et donc au succès économique et politique de l'Europe, renforcerait dans nos citoyens le sentiment que ce qui nous unit est bien plus important que ce qui nous divise.

Excellent pour les "soft skills"

Si l'étude des classiques peut faire de nous des citoyens meilleurs et nous révéler à quel point nos sociétés européennes sont bâties sur un même socle culturel, je suis aussi convaincu que cela fait de nous des personnes meilleures.

Lire de la colère d'Achille et de sa magnanimité, de la fureur d'Enée et de sa pitié, des mille ruses d'Ulysse et de sa présomption peut enseigner à nos enfants l'éthique à travers l'émotion et l’exemple, d’une façon plus profonde qu’un livre d’éducation civique ou morale. La profondeur des personnages, l'universalité de leurs actes forgeront chez nos enfants des compétences immatérielles d'une grande importance dans la vie personnelle et professionnelle, ce qu'on appelle en anglais les soft skills.

Prenons le cas de l’Odyssée. Ulysse est l'un des archétypes de l'homme occidental. Curieux et naïf, perspicace et courageux, magnanime et féroce, machiavélique et loyal. Nostalgique, toujours amoureux de Pénélope, et pourtant mari infidèle (Circé, Calypso). Ulysse incarne le conflit de l'homme, pris entre la soif de savoir et la recherche incessante de sa propre place dans l'harmonie universelle (le cosmos). Saint Thomas d'Aquin écrit que la vérité est adaequatio rei et intellectus. En ce sens, Ulysse est le héros de la vérité. Sa recherche, son voyage, ont continué à fasciner les lecteurs pendant des siècles, de Virgile à Joyce en passant par Dante.

Ce n’est pas par hasard que la redécouverte des ouvrages de l’antiquité gréco-romaine a joué un rôle clé dans le développement de l’Humanisme et de la Renaissance au XVe siècle.

Les classiques nous montrent des individus complexes, aux facettes multiples, irréductibles à une caractérisation simplifiée. Leur épopée est lointaine, leur esthétique étrangère. Lire ces ouvrages revient à une éducation à la complexité, à un effort d’exégèse et d’interprétation à la lumière du vécu contemporain qui stimule l’attitude critique du lecteur. Ainsi, l’étude de classiques est aussi une éducation au sens critique et donc à la liberté. Ce n’est pas par hasard que la redécouverte des ouvrages de l’antiquité gréco-romaine a joué un rôle clé dans le développement de l’Humanisme et de la Renaissance au XVe siècle.

Éducation à la citoyenneté, à la connaissance, à la complexité, à la liberté, lire les classiques revient aussi à une éducation à la grandeur. L’auteur du Traité du sublime écrit que le sublime est l’écho d’une âme grande. L’étude des grands auteurs nous rapproche du sublime, et ainsi faisant il nourrit l’aspiration à la grandeur et il en facilite la compréhension.

Tendance "anti-élitiste"

On pourrait in fine se demander si l'étude des classiques, aussi formatrice soit-elle pour l'homme comme pour le citoyen, ne peut pas être entreprise avec profit individuellement, c'est-à-dire en dehors du contexte scolaire. Cela n’est que rarement possible, en particulier pour les personnes d’origine familiale démunie d’un point de vue socioculturel. Quiconque a un minimum de familiarité avec la lecture des classiques sait que la distance esthétique et de contenu entre notre sensibilité et une œuvre littéraire du passé augmente en proportion de la distance temporelle qui nous sépare de son auteur. Il est difficile de lire Eschyle sans avoir une connaissance de la culture de la Grèce antique. Pour apprécier les classiques, il faut une éducation littéraire. Dans les familles aisées, le lexique familial se nourrit souvent de culture classique. Les enfants de ces familles seront naturellement plus à même d'approcher les classiques que leurs pairs d'égal talent, mais d'origine plus modeste. Seule l'école peut égaliser ces connaissances. Une école publique sérieuse et exigeante, qui cultive le talent indépendamment de l'origine sociale est la seule condition pour permettre l'accès au monde classique et à sa richesse esthétique et morale aux enfants issus d’un milieu défavorisé.

Certes, une bonne formation classique n’est pas à la portée de tous. Cependant, à mon avis, rien n'est plus pernicieux et contre-productif que la tendance "anti-élitiste" qui semble être dans l’air du temps, et qui, au nom de l'égalité, pousse à diminuer le poids de la culture classique, et donc le niveau d’exigence qui est associé à son étude. De la sorte, nos jeunes sont privés de la possibilité de se construire une culture générale solide indépendamment de leurs origines familiales. Voulons-nous vraiment qu’Ovide et Leopardi, Racine et Goldoni, Baudelaire et Rilke ne soient accessibles qu’aux nantis?

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