interview

Roland Gillet "On risque de connaître une grave crise en Chine"

Vu la taille de la Chine dans l’économie mondiale, un ralentissement fort de son économie aurait des répercussions dans le monde entier, confie Roland Gillet. ©BELGAIMAGE

Bien davantage que d’une bulle sur les valeurs technologiques américaines, Roland Gillet s’inquiète surtout de la bulle immobilière chinoise, de même que d’une bulle sur certains actifs alternatifs, comme le bitcoin ou certaines œuvres d’art. Le professeur de finance à la Sorbonne et à l’ULB (Solvay), qui a rejoint l’an dernier la cellule stratégique de Charles Michel comme expert, salue par ailleurs les initiatives européennes d’Emmanuel Macron.

Interview par
Marc Lambrechts

 

©REUTERS

Au niveau de la zone euro, le président français Emmanuel Macron a pris diverses initiatives. Il pousse notamment l’idée d’un budget de la zone euro. Mais certains pays restent réticents. Aucune référence au projet de budget de la zone euro n’a d’ailleurs été reprise dans les conclusions du dernier sommet européen.

Tout d’abord, on se doit de remercier Emmanuel Macron. Qui aurait pu imaginer que les choses iraient aussi vite entre la France et l’Allemagne? Non seulement le président français dit vouloir davantage d’Europe, mais dans les faits, il prend des initiatives, avec des propositions précises concernant un budget européen. De son côté, la Chancelière allemande Angela Merkel a toujours dit que si des propositions intelligentes étaient mises sur la table, elle était prête à en discuter. Au moment où un grand pays européen comme l’Italie éprouve certaines difficultés politiques et économiques, ne pas avoir la France et l’Allemagne à la manœuvre est inimaginable si on veut avancer au niveau européen. Il est plus que jamais nécessaire que ces deux pays soient à la barre. Merkel est devenue la chancelière d’une Allemagne réunifiée. Venant de l’Allemagne de l’Est, elle sait les efforts qui ont dû être réalisés en contrepartie d’une solidarité provenant de l’Ouest. Mais en tant que plus grand pays de la zone euro, avec un poids de 27%, il faut bien comprendre que l’Allemagne ne peut pas donner de chèque en blanc.

Cela réduit quand même les chances de voir la zone euro se doter d’un vrai budget, avec un ministre des Finances de la zone, non?

Non, pas nécessairement. Quand l’Espagne a réussi à sortir de la crise, Angela Merkel avait dit que si elle devait soutenir un jour la candidature d’un ministre des Finances de la zone euro, ce serait Luis de Guindos, le ministre espagnol de l’Economie (aujourd’hui vice-président de la BCE). Merkel avait eu des paroles assez fortes, disant que vu la manière dont il avait géré l’argent espagnol, cela ne la gênerait pas de le voir gérer de l’argent allemand. C’est quand même un sacré compliment venant de l’Allemagne. Cela montre que les choses bougent. Donc si on réussit à bâtir un projet solide en termes de gouvernance européenne et de solidarité intelligente — ce qui n’a pas été toujours le cas par le passé —, je pense que cela pourrait rallier un certain nombre de pays. Le moment est peut-être venu car la conjoncture reste toujours relativement bonne en Europe.

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Donald Trump adopte des positions très tranchées vis-à-vis de l’Europe. Cela contribue peut-être aussi à inciter les Européens à créer un front uni et à se montrer plus forts.

Deux éléments se combinent selon moi. Il y a effectivement ce volet Trump. Mais il y a aussi le fait que la Banque centrale européenne va retirer tout doucement son programme de soutien à l’économie et aux marchés. Il est donc temps pour les pays de prendre le relais en termes de réformes. Ce que nous avons connu était exceptionnel: des taux d’intérêt qui restent négatifs pendant une très longue durée et des rachats d’actifs par la BCE. Mais il est temps de revenir à une situation de financement plus normale. Les Américains ont déjà remonté les taux directeurs plusieurs fois, c’est maintenant au tour des Européens. Les Etats européens vont devoir se préparer à une hausse des taux de financement sur la dette nouvellement émise. Même si la hausse n’est au final que de 1%, cela va doubler le taux de financement par rapport aux taux actuels. Ce n’est pas négligeable, même s’il faut reconnaître que certains Etats, dont la Belgique, ont bien géré leur échéancier et allongé la durée de la dette à des taux très bas.

Le ralentissement actuel de la croissance économique dans la zone euro vous inquiète-t-il?

C’est un peu interpellant. Car ce début de ralentissement frappe aussi d’autres continents. C’est le cas en Asie, en particulier en Chine. Là-bas, on risque toujours de connaître une grave crise de l’immobilier résidentiel. On constate un gonflement énorme de la taille des banques. Les plus grandes banques du monde sont désormais situées en Chine, elles ont doublé ou triplé de taille en 10 ans. J’ai peur que ce soit de là-bas qu’émerge la prochaine crise de l’endettement privé. Si des crédits "subprimes" ont été accordés aux particuliers chinois, cela peut rapidement exercer un effet d’entraînement et de ralentissement. Le risque potentiel est élevé.

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Cela pourrait-il être aussi grave qu’en 2008?

Le système bancaire chinois est plus hermétique, avec moins d’interactions entre les banques chinoises et le reste du monde. Le contrôle prudentiel a aussi été renforcé sur les banques occidentales. Mais vu la taille de la Chine dans l’économie mondiale, un ralentissement fort de son économie aurait des répercussions dans le monde entier.

La menace d’une guerre commerciale déclenchée par Donald Trump ne fait rien pour rassurer…

Une guerre des tarifs est contre-productive. Elle n’est même pas favorable pour le pays qui l’initie. Donald Trump, entouré de ses conseillers économiques, doit certainement le savoir. Mais peut-être est-ce de sa part purement stratégique: il avance des mesures très dures dans un premier temps afin de mieux négocier par la suite. Le timing est également étrange. Il se lance dans une bataille commerciale alors que l’économie se porte relativement bien aux USA, malgré il est vrai d’imposants déficits commerciaux récurrents avec diverses parties du monde.

Trump défend en réalité la "vieille industrie"…

Oui. Et Donald Trump sait sans doute que quelles que soient les répercussions de ses initiatives sur les secteurs comme l’automobile, il a encore des leaders mondiaux technologiques qui se développent de manière remarquable. Les grandes entreprises technologiques (Apple, Google…) sont largement dominantes. La trésorerie de certaines d’entre elles est même parfois plus importante que celle d’un Etat.

C’est cette domination technologique qui explique que les marchés boursiers américains sont plus performants que les marchés européens?

Oui, mais on observe aussi que la croissance économique européenne reste systématiquement plus basse que la croissance US. À ce stade, ce n’est pas dramatique, mais à tout le moins interpellant. Et c’est pourquoi les initiatives européennes tangibles du tandem Macron-Merkel sont tellement importantes.

Doit-on s’inquiéter d’une bulle boursière technologique américaine?

On n’en est sans doute pas encore là. Par contre, mes inquiétudes portent davantage sur la bulle immobilière chinoise étant donné la taille des bilans des banques, de même que la bulle sur certains actifs alternatifs, comme le bitcoin ou certaines œuvres d’art, qui se traitent à des prix largement surévalués suite à une spéculation déraisonnable portée par des taux d’intérêt extrêmement bas. L’argent peu rémunéré se dirige rapidement vers des créneaux à risques élevés en quête de lucre rapide. Observons toutefois où se retrouve le bitcoin après sa forte chute depuis janvier dernier...

En 2008, le surendettement était considéré comme la cause de la crise. Aujourd’hui, le monde est encore plus endetté. Georges Ugeux affirme que la prochaine crise sera encore plus grave qu’en 2008. C’est aussi votre avis?

Cette volonté d’avoir poussé une nouvelle fois un financement tous azimuts par le crédit est interpellant. Le prix Nobel Modigliani, s’il était encore vivant, n’en reviendrait pas. Je me souviens de nos premiers échanges dans les années 90 et de toutes ses mises en garde sur les effets dévastateurs d’une grande crise de l’endettement. Il est clair que les banques centrales commencent à s’en inquiéter. On l’a vu en Belgique où la BNB demande davantage de fonds propres aux banques pour couvrir les risques immobiliers. Malgré les critiques entendues çà et là, cela me paraît plutôt bien avisé. Par la même occasion, il est judicieux de protéger les emprunteurs les plus fragiles et non de les exclure du marché du crédit. Sur le timing et l’ampleur de la prochaine crise, telle qu’envisagée par Georges Ugeux, cela reste sujet à débat fort heureusement. Mais à force de brûler les feux orange, on passe un jour au rouge. C’est sans doute davantage le cas en Chine aujourd’hui.

©Photo News

Le mois dernier, les ministres des Finances de la zone euro sont parvenus à un accord sur la Grèce. Quel est votre sentiment sur ce cas grec qui a empoisonné la zone euro depuis de nombreuses années?

Ma première réaction est que tout cela a coûté très cher compte tenu de la taille du pays et de ses problèmes. Je serais curieux de connaître le coût de toutes les réunions consacrées à ce pays ainsi que la note des missions de tous les experts en Grèce. Quand on observe l’état de déliquescence de certains pans de l’économie grecque après les multiples plans d’aide européenne et le nombre de gens encore en souffrance, je me dis que l’on a surtout agi brutalement, au-delà du nécessaire, avec des coûts énormes. Quand on voit les montants en jeu, il y avait quand même moyen de faire bien mieux avec toute l’expertise européenne. Si aujourd’hui, la Grèce est un peu en marge des projecteurs, c’est d’une part parce que la croissance est au rendez-vous en Europe. Mais c’est également parce que les Grecs ont fait d’énormes efforts. Mais ils ne pourront pas les faire une deuxième fois. Pouvons-nous dès lors espérer que nous serons davantage solidaires à l’avenir. Car il ne faut pas oublier que l’Europe a accordé une attention particulière à l’adhésion de la Grèce à l’UE en raison des risques géopolitiques dans la région. Or aujourd’hui ces risques sont à l’évidence largement plus élevés… À bon entendeur!

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