interview

Sam Knights (Extinction Rebellion): "Si des lois sont injustes, nous avons le droit de les casser"

©Tom Pilston/Panos Pictures

Un an après la naissance d’Extinction Rebellion, ce mouvement de désobéissance civile visant à pousser les pouvoirs politiques à accélérer le lutte contre le changement climatique a essaimé dans le monde entier. Il a augmenté le volume d’actions spectaculaires ce mois-ci, à Londres, notamment. L’Echo a rencontré Sam Knights, jeune organisateur (22 ans) de la toute première action de XR, en octobre 2018, à Parliament Square. Sans tomber dans la facilité de la dénonciation gratuite, il livre un message lucide et combatif, un message d’espoir avant tout.

La toute première action massive d’Extinction Rebellion été organisée depuis votre appartement, il y a un an. Depuis lors, l’expression " fin du monde " est de plus en plus souvent employée. A partir de quand avez-vous jugé qu’il était pertinent de l’utiliser ?

Lorsque j’ai lu le dernier rapport du GIEC sur l'évolution du climat, en 2018, où ils prévenaient sur les conséquences d’un réchauffement supérieur à 1,5° par rapport à l’ère pré-industrielle. Pour moi, cela a agi comme un réveil, m’a fait comprendre ce que j’ignorais depuis si longtemps. C’est un moment de ma vie où j’ai compris que je devais me lever, prendre des notes, regarder les faits scientifiques, et trouver des réponses proportionnées à ces faits. Mes recherches et lectures m’ont vraiment effrayé, voire bouleversé.

C’est alors que j’ai réfléchi aux moyens de concilier ces émotions et ces faits en une action responsable. Il m’a semblé que la désobéissance civile, à ce stade, était la meilleure voie, afin de nous mettre dans les meilleures dispositions pour trouver des solutions et échapper à cette crise de grande échelle.

Avez-vous le sentiment que les citoyens et les pouvoirs politiques continuent d’ignorer le danger ?

Je n’ai pas le sentiment que les gens sont conscients de l’ampleur de la crise, de ce qui se passe vraiment dans les autres pays. Je n’ai pas le sentiment qu’ils sont conscients de la crise en Amazonie, ou du fait que des activistes sont tués chaque semaine dans le monde. Je n’ai pas le sentiment que les gens sont conscients qu’ici-même, à Londres, des dizaines de milliers de personnes meurent chaque année en raison de la pollution de l’air.

Des groupes de pression exercent une influence économique sur les Etats et agissent pour supprimer des vérités scientifiques alarmantes. L’industrie du pétrole, par exemple, a investi des milliards pour cacher la vérité depuis les années 70. Le profit de court terme l’emporte sur la survie des espèces sur le long terme.

Les citoyens ont également le réflexe instinctif de rejeter ces vérités, qui les obligent à faire un travail de réflexion profond sur leur mode de vie. Leur tendance naturelle est de mettre de côté cette nécessaire transformation. Il faut vraiment prendre le temps de s’arrêter, de lire, de réfléchir, pour savoir comment procéder à ces changements.

Cela passe-t-il vraiment par le non-respect des lois existantes ?

©EPA

Extinction Rebellion prône la désobéissance civile non violente. Nous nous inspirons d’autres mouvements comme le Civil Rights Movement (en faveur des droits civiques des Noirs, aux Etats-Unis, entre 1954 et 1968). Divers mouvements ont déjà utilisé ces techniques pour réussir à mener des changements significatifs. Nous considérons que si des lois sont injustes, nous avons le droit de les casser afin d’empêcher des crimes.

Pourquoi ne pas vous transformer en groupe politique, pour faire et défaire les lois ?

Nous avons trois objectifs :

Le premier est de pousser le gouvernement à déclarer l’état d’urgence climatique, pour communiquer la vérité de ce qui se passe réellement. Dans une certaine mesure, nous avons déjà atteint notre objectif puisque le Parlement a déclaré l’urgence climatique en mai.

Le second est d’atteindre une économie zéro carbone en 2025.

Le troisième demande est de créer une assemblée citoyenne pour agir contre les injustices liées au changement climatique. Cette troisième demande est selon moi la priorité pour la suite.

Extinction Rebellion n’a pas vocation à devenir un mouvement purement politique, mais à rassembler des gens ordinaires, de toutes les origines et idéologies, au-delà des clivages, pour trouver une voie juste. Notre message est d’avoir foi en la démocratie, après plusieurs décennies d’échecs des pouvoirs politiques.

Extinction Rebellion est-il un mouvement démocratique, avec un leadership élu, ou est-il organisé de façon anarchique ?

C’est un mouvement de masse avec une structure décentralisée. Dès lors que les gens adhèrent à nos dix valeurs, qui sont, notamment, le pacifisme, le respect d’autrui, le refus de la dénonciation individuelle, l’adhésion aux objectifs du mouvement, ils sont libres de se réclamer d’Extinction Rebellion. Ce n’est donc pas une structure pyramidale, comme celles que l’on peut souvent observer dans d’autres mouvements activistes. Si vous voulez mener une action au nom d’Extinction Rebellion, vous n’avez pas besoin de ma permission. En ce sens, nous n’avons pas de leader. En même temps, nous avons des groupes de travail, qui traitent des problématiques techniques, médiatiques ou politiques, avec des coordinateurs élus.

Y a-t-il des points communs avec le mouvement des gilets jaunes, en France ?

Il y a des poins communs, même si je ne connais pas assez le mouvement des Gilets Jaunes. Notre mouvement est structuré autour de la recherche de solutions pour lutter contre le changement climatique et préparer l’avenir.

Essayez-vous de construire des ponts avec des mouvements politiques écologistes, comme le Green Party ou Greenpeace ?

(Il sourit). Une de nos premières actions a été d’occuper les locaux de Greenpeace. Cela a été un premier point de tension. Nous pensions qu’ils ne communicaient pas suffisamment sur la gravité de la crise. Je dirais qu’ils font désormais partie de la rébellion, comme ils l’ont eux-mêmes dit en début d’année. Plus notre tactique a été efficace, plus les gens nous ont fait confiance. Nous avons des relations amicales avec les autres mouvements progressistes.

Le gouvernement britannique, sous Theresa May, s’est engagé à atteindre une économie zéro carbone en 2050. Vous souhaitez cela dès 2025. Est-ce réaliste ?

Cela doit l’être ! En termes scientifiques, ça doit le devenir ! Nous devons faire tout ce qui est possible pour atteindre cet objectif. Il sera trop tard en 2050. Nous le savons. Le GIEC l’affirme. La différence entre 1,5° et 2°, c’est la mort de centaines de milliers de personnes.

N’y a-t-il pas un risque que ce catastrophisme, qui part d’une intention très louable et de faits scientifiques établis, tétanise les citoyens ?

©REUTERS

Nous avons été critiqués sur ce point par d’autres associations environnementales et par des activistes établis, qui nous ont dit que nous allions effrayer les gens, qu’ils allaient refuser de faire quoi que ce soit, qu’un langage de vérité sur la situation d’urgence allait les orienter vers l’extrême droite ou le fascisme.

Nous avons estimé qu’il fallait faire confiance aux citoyens, sur leur capacité à comprendre, à trouver des ressources scientifiques. Il faut leur donner le pouvoir de comprendre et d’agir en connaissance de cause.

La crise du Brexit vous irrite-t-elle ?

Dans un contexte mondial où les démagogues et les populistes ont de plus en plus de pouvoir, cette crise est fortement liée au changement climatique. Prenons la crise des migrants : s’ils fuient, c’est parce que leur maison est devenue inhabitable. Or, nous verrons de plus en plus de migrations de grande ampleur dans les années à venir, en raison de changement climatique. L’Europe est en train de devenir une forteresse, et cela risque d’entraîner de plus en plus de violations des droits humains, avec une diabolisation des réfugiées. Nous avons une responsabilité morale pour trouver dès à présent des solutions.

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