Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

Il y a longtemps que l’homme construit des aqueducs, invente des alliages métalliques, pratique des césariennes, calcule la trajectoire de planètes et croise différents pieds de vigne pour faire du vin de meilleure qualité. Mais depuis quand l’homme fait-il de la science?

Il y a longtemps, Aristote disséquait des grenouilles et imaginait les règles de la logique, Archimède inventait le bras de levier et découvrait certaines lois de l’hydraulique, Descartes inventait les axes des x et des y pour dessiner les mathématiques et expliquait les mouvements du système solaire par la présence de tourbillons. Mais ces savants étaient-ils des scientifiques?

Pendant des siècles, personne ne voulait vraiment distinguer science et philosophie tant leur combat était commun.

Pendant des siècles, ces deux questions ne se posaient même pas. Personne ne voulait vraiment distinguer science et philosophie tant leur combat était commun: l‘exigence de rigueur, la lutte contre les croyances et les superstitions, la mise à l’écart des prophètes et des gourous en tout genre. Science et philosophie partagent de toute évidence une longue tradition de méfiance vis-à-vis des traditions…

Science et philosophie

Thalès est considéré comme le premier philosophe mais est également connu par son théorème sur les rapports de proportion. Dès le début le ton est donc donné et les grands savants auront longtemps deux visages. Au côté philosophe il est demandé de se pencher sur la réalité concrète du Monde, au côté scientifique il est demandé de prendre le recul suffisant par rapport à ses travaux.

Galilée, qui étudiait les lois de la chute des corps, disait faire de la "philosophie naturelle", l’œuvre maîtresse de Newton avait pour titre Philosophiae naturalis principia mathematica… et même Maxwell publia son article fondateur de l’électromagnétisme en 1865 dans la revue… Philosophical Transactions.

Mais aujourd’hui, la différence entre les deux disciplines est acceptée, et après avoir — avant l’été — défini la philosophie, il nous faut donc — après l’été — spécifier ce que nous entendons par science!

Nous nous inspirerons de Jean-Marc Lévy-Leblond.

La science est un ensemble de connaissances qui ont acquis un degré d’abstraction tel qu’elles commencent à se détacher de leur source directe et de leur finalité immédiate.

Cette définition permet d’abord de bien préciser ce que la science n’est pas.

- Elle se distingue d’un savoir-faire expérimental même sophistiqué, ce qui est le cas en musique ou en gastronomie.

- Elle n’est pas un savoir construit sur des conventions comme l’est par exemple la comptabilité ou le droit international.

- La science ne peut pas être obsédée par le résultat. Les connaissances en géométrie des Égyptiens étaient importantes certes, mais trop utilitaires pour entrer dans le cadre de notre définition.

- La science n’est pas non plus un ensemble de techniques. La machine à vapeur a été construite avant que ne soient énoncés les principes de la thermodynamique et notre compatriote Zénobe Gramme a construit ses premières dynamos sans être au courant des lois de l’électromagnétisme.

Les huit livres de Géométrie d’Euclide, où apparaît pour la première fois l’idée de démonstration, peuvent donc être considérés comme la première œuvre scientifique de l’Histoire. Et il semble donc difficile de parler de science avant l’apparition de l’écriture.

Cette définition permet de préciser un point supplémentaire. Depuis une centaine d’années, de nouvelles inventions sont devenues possibles grâce à l’existence d’une théorie scientifique a priori. C’est le cas de l’énergie nucléaire ou des microprocesseurs. Dans le cas où le concept précède l’application, on parle de technologie plutôt que de technique.

Définition en chaîne

Mais nous voilà pris à notre propre jeu des idées claires et distinctes, car dans la définition retenue pour le mot "science" apparaît le mot "connaissance". Nous y reviendrons à une autre occasion, car c’est toute une branche de la philosophie qui y est consacrée. Elle a été baptisée épistémologie, littéralement "le discours que l’on peut tenir sur la science".

Elle peut être définie de la manière suivante: l’épistémologie est la branche de la philosophie qui étudie les méthodes, les objets et les discours propres de la science.

Progrès de la science

Une question préoccupe particulièrement les épistémologues. Quelle méthode scientifique est la plus efficace? Comment établir des théories plus absolues? Une fois de plus, les philosophes divergent…

Pour le philosophe autrichien Karl Popper, la science progresse quand on montre que quelque chose n'est pas vrai.
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Pour le philosophe autrichien Karl Popper, la science progresse quand on montre que quelque chose n’est pas vrai! Avoir vu des milliers de cygnes blancs ne prouve rien quant à la couleur de ces animaux. Par contre, quand un explorateur a vu pour la première fois en Australie un cygne noir, il est devenu possible d’affirmer avec certitude que tous les cygnes ne sont pas blancs.

Peu importe d’où viennent les hypothèses, pour Popper la science avance quand on prouve que l’une d’entre elles est fausse. Dans la foulée, il propose un critère: n’est scientifique que ce qui est falsifiable. Les sciences humaines ne sont pas réfutables, on ne peut les mettre en défaut, elles sont peut-être humaines mais elles ne sont pas scientifiques. Exit donc la psychologie, la sociologie, la macroéconomie etc.

Mais l’exemple suivant nous permet de réfuter… la thèse de Popper! L’astronome français Le Verrier vivait à une époque où les lois de la gravité de Newton étaient admises comme vérité absolue car elles décrivaient parfaitement la trajectoire des corps célestes.

Mais Le Verrier observa un jour une anomalie dans l’orbite d’Uranus. Alors, Newton se serait-il trompé? Impossible. Et Le Verrier déduisit alors l’existence d’une nouvelle planète invisible à l’époque: Neptune, dont la masse était suffisante pour perturber l’ellipse uranienne. Il avait raison et fit donc progresser la science en montrant que quelque chose – les équations de Newton – était vrai!

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