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interview

Stephanie Edgerly "La confiance dans les médias américains baisse depuis les années 80"

©doc

Professeure associée à la Northwestern University, dans la banlieue de Chicago, Stephanie Edgerly est une experte des médias américains. Ces dernières années, ses travaux de recherche se sont concentrés sur le phénomène des "fake news" dont le président Trump aime tant se plaindre. L’Echo l’a rencontrée alors qu’elle était de passage à Bruxelles.

Interview
par Catherine Mommaerts

Le concept de "fake news" est apparu il y a quelques années. Est-il réellement nouveau?

Non, cela fait des siècles que des gens font circuler de fausses informations à des fins politiques. Mais aujourd’hui, cela se passe à une bien plus grande échelle. Une information peut désormais traverser la planète et être partagée par des millions de personnes en très peu de temps. Ce qui a également changé, c’est que l’on a plus de données à notre disposition qui nous permettent de démasquer les "fake news" et de remonter à leur origine.

Avez-vous l’impression que les gens sont devenus plus attentifs au problème des "fake news" et qu’ils s’informent de manière plus avertie?

Les gens sont de plus en plus conscients de ce problème. Cela étant, la manière d’aborder cette question diffère d’une personne à l’autre. Les professeurs d’universités, les responsables politiques, les ONG vont chercher à en comprendre les tenants et aboutissants. Ce n’est généralement pas le cas de monsieur et madame tout le monde. Lors de mes recherches, j’ai pu constater que les gens auront tendance à faire confiance aux informations qui correspondent à leurs opinions et qu’ils se méfieront davantage de ce qui s’en éloigne.

©AFP

Peut-on réellement faire un lien entre le niveau d’éducation d’une personne et sa propension à croire des "fake news" ou est-ce une façon simpliste, voire erronée d’aborder le problème?

On aimerait pouvoir dire que lorsqu’on a certaines capacités intellectuelles, une bonne culture générale ou une connaissance approfondie de certains sujets, on ne tombera pas dans le panneau. Mais, c’est faux. Le problème n’est pas tant le niveau d’éducation que la manière de traiter l’information. Or, on a tous tendance à l’aborder avec une certaine subjectivité. Si cette fausse information est bien ficelée, si elle s’accompagne de détails que nous connaissons ou si elle correspond à nos a priori, on aura tendance à la croire.

Vérifier les sources peut pourtant aider à faire le tri…

En effet. Mais, lors de mes recherches, j’ai pu constater qu’il y avait un réel problème à ce niveau. À l’heure actuelle, une information émanant du New York Times qui est postée sur Facebook ou sur Twitter a la même apparence qu’une information émanant d’un organe de presse ultra-partisan. La seule différence entre ces deux informations repose dans leur source. Or, les gens n’y font souvent pas attention. Ils ne vérifient par exemple pas si une information émane d’un compte Twitter certifié par la fameuse pastille bleue.

Ces dernières années, on a assisté à une véritable perte de confiance dans les médias. Diriez-vous qu’aux Etats-Unis, ce phénomène a commencé pendant la guerre en Irak, lorsque les médias américains ont relayé parfois sans discernement les informations qui étaient diffusées par l’administration Bush fils?

Non, cette tendance est plus ancienne. Aux Etats-Unis, c’est depuis les années 80 que l’on assiste à une baisse de confiance dans les médias, mais aussi dans toutes les autres institutions qu’il s’agisse des partis politiques, des administrations, des banques ou de la police.

Concernant les médias, on a tendance à s’en prendre au messager lorsqu’il apporte de mauvaises nouvelles. C’est ce qui s’est passé avec la presse lorsqu’elle a parlé des crises politiques ou financières. Puis, on a plus de moyens de vérifier les informations diffusées par les médias et lorsqu’ils se trompent cela se sait. Même si des médias comme CNN, le New York Times ou le Washington Post font peu très peu d’erreurs par rapport à la masse d’informations qu’ils diffusent quotidiennement, ces erreurs sont immédiatement pointées du doigt et amplifiées.

Qu’est-ce que la presse doit faire pour regagner la confiance du public?

Une grande partie de la méfiance des gens vient du fait qu’ils ne savent pas ce que les médias et les journalistes font, comment ils travaillent.

Les journalistes doivent aller à la rencontre de leur lectorat. Lorsqu’il y a des erreurs dans leurs articles, ils doivent le reconnaître le plus objectivement possible et publier des correctifs. J’encourage également les journalistes à expliquer à leurs lecteurs comment ils travaillent, sur quelles sources ils se sont basés pour rédiger leur article, combien de personnes ont éventuellement participé à sa rédaction et à sa relecture.

©AFP

Certains médias ont décidé de ne plus permettre à leurs lecteurs de laisser des commentaires sur leur site internet parce qu’ils estiment que cela draine trop de propos haineux ou sans lien avec les sujets traités. Est-ce une erreur?

Il faut faire la part des choses. Si vos articles attirent des commentaires virulents, haineux, est-ce vraiment dans votre intérêt de les publier? Dans certains cas, les commentaires peuvent être un plus. Mais les modérer nécessite un investissement en temps et en ressource que tous les organes de presse ne peuvent pas se permettre.

Le New York Times, par exemple, accorde beaucoup d’importance à sa section commentaires. Il a engagé des modérateurs et dépensé beaucoup d’argent à voir comment encourager leurs lecteurs à écrire des commentaires qui soient constructifs, respectueux. Il met par exemple en avant les commentaires qu’il estime les plus intéressants. D’autres journaux demandent à leurs lecteurs de répondre à certaines questions au sujet de l’article pour s’assurer qu’ils l’ont bien lu avant de les autoriser à laisser un commentaire sur leur site.

En se focalisant sur la campagne Trump en 2016 et en traitant parfois de façon condescendante son électorat, les grands médias traditionnels américains n’ont-ils pas donné du grain à moudre à ceux qui les accusaient de couvrir la présidentielle avec un biais anti-Trump?

Je ne crois pas. Des études ont été réalisées sur la manière dont ils ont couvert la campagne de 2016. Il en est ressorti que les médias ont couvert de la même façon les controverses qui ont entouré les campagnes Trump et Clinton, ainsi que leurs programmes électoraux. Le problème, c’est qu’une des deux campagnes a été plus controversée et que l’autre avait un programme plus solide.

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