interview

Stephen Smith "Le bateau rempli de migrants, c'est une forme de chantage"

©Antonin weber / Hans Lucas

Avec son livre " La Ruée vers l’Europe " sorti l'an dernier, dans lequel il affirmait que " l'Europe n'en est qu'à l'aube des grands mouvements migratoires en provenance d'Afrique ", Stephen Smith, professeur d’études africaines à l’université de Duke, avait suscité la polémique. Selon lui, dans un peu plus de trente ans, entre un cinquième et un quart de la population européenne sera d’origine africaine. La jeune Afrique va-t-elle vraiment se ruer vers le Vieux Continent d’ici 2050 ? Etat des lieux d'un phénomène migratoire sans précédent qui, au delà des chiffres et de leurs interprétations, représente l’un des enjeux majeurs de ce siècle.

Si l’on écoute les populistes, la seule solution est une Europe forteresse. Qu’en pensez-vous?

On observe des choses totalement fantasques de tous les côtés. Certains veulent bâtir des murs ou, à l’inverse, se découvrent une âme de résistant pour faire venir des migrants… Ce sont des projets qui s’inscrivent hors de toute réalité. Il faut essayer de rapprocher les points de vue: que puis-je comprendre du migrant ou de celui qui dit subir la pression migratoire? Dans cette histoire de migration, il n’y a pas de héros ou de salaud.

Au-delà de la gestion politique de la crise migratoire, on a pointé le manque de solidarité et d’humanité de la part de l’Europe. C’est votre avis également?

Le bateau rempli de migrants, qui navigue en Méditerranée, c’est une forme de chantage. S’il coule, on ne peut pas imputer la culpabilité à l’Europe. Il y a là une prise de risque qu’il faut assumer. Le chantage du faible au fort sous prétexte que le fort doit sauver le faible en toutes circonstances ne tient pas. Si j’étais président de la République, je ne peux pas permettre de créer un appel d’air à chaque fois.

©AFP

Il ne suffit pas de prendre un bateau pour avoir un permis de résidence en Europe. On ne peut pas généraliser ce principe-là. Alors, que peut-on faire? Qu’est-ce qui est raisonnable? Un responsable politique ne peut pas penser au coup par coup. Il y a une part de responsabilité africaine et européenne dans cette affaire. C’est la question "Combien?" et "A quel moment?" qu’il faut oser poser. On ne peut pas se contenter de dire "tout le monde" ou "personne". Je suis persuadé que l’intégration va réussir, mais c’est compliqué. Cela requiert un long travail social. En Grande Bretagne, on a essayé le multiculturalisme; en France, on a opté pour l’universalisme normatif. En même temps, la deuxième génération d’immigrés pose plus de problèmes que la première… Bien sûr, il est certain que si nous étions dans une situation économique florissante, le débat ne serait pas aussi virulent. Il faut en tenir compte. Si la population européenne est déprimée et qu’on lui demande un effort pour les étrangers et qu’elle dit "non", on ne peut pas simplement la traiter de raciste…

Comment repenser le multiculturalisme?

La société change les migrants et inversement. La culture nationale demeure malgré les différents vagues migratoires. Bien sûr, la société s’en trouve modifiée, mais il reste une culture nationale. Il faut admettre qu’il n’y a pas eu de politique migratoire bien réfléchie. On ne s’est posé aucune question. On bricole tout le temps. D’abord, on s’est dit que les étrangers allaient repartir, et ensuite on s’est dit que la génération d’après allait être mieux intégrée. Or, ce n’est pas toujours le cas et on remarque que des enfants qui n’ont jamais été dans leur pays d’origine peuvent cependant s’identifier à ce dernier.

Vous montrez que la culture ancestrale est en train de se perdre et que le fossé entre les anciens et les modernes se creuse. Comment l’Afrique vit-elle la mondialisation?

©AFP

Aujourd’hui, en Afrique, il y a 5% de la population qui a plus de 60 ans et 40% de la population qui a moins de 15 ans. Les jeunes vivent souvent entre eux et inventent ainsi leurs propres règles de vie. A cela s’ajoute, que tout ce qui est prisé vient de l’extérieur et est précisément maîtrisé par les jeunes, comme c’est le cas pour Internet. Ce mouvement va donc à rebours de la déférence traditionnelle envers les anciens. Tout ce qui est moderne dépend des jeunes. La pyramide du savoir est inversée. L’Européen est aussi très mondialisé, alors qu’un Américain peut faire abstraction du monde extérieur.

En Afrique, c’est l’inverse: même si vous allez dans un village très reculé, vous remarquez que ce qui se passe à l’autre bout du monde affecte les Africains. Ils parlent de la communauté internationale comme si elle était assise à leur table. L’Afrique est un endroit moderne, au sens où il y a une imprévisibilité par rapport au mode de vie, car de nombreux facteurs extérieurs influent sur lui. En ce sens, l’Afrique est bien plus moderne que le centre des Etats-Unis. Même s’il ne migre pas, mentalement, l’Africain est tourné vers l’extérieur. Cependant, l’Afrique vit la mondialisation sur un mode passif. Les Africains sont mondialisés tandis que les Américains mondialisent.

La jeunesse de l’Afrique est donc l’enjeu majeur. Mais comment empêcher les jeunes de partir?

Ce ne sont pas forcément les plus diplômés qui partent, mais les plus dynamiques. Ce sont des gens originaux, qui ont une force vitale. Les gens qui migrent ne cherchent pas seulement plus d’argent, une meilleure situation: il cherche l’aventure. Nous avons une vision beaucoup trop économique du problème migratoire. Les plus radicaux partiront toujours. D’autre part, la croissance démographique va persister au-delà de 2050. Par exemple, en 1956, en Cote d’Ivoire, il y avait 3 millions d’habitants; aujourd’hui, il y en a 23 millions...

Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’aide au développement ne va pas enrayer le phénomène migratoire, c’est même l’inverse…

Les économistes l’affirment depuis longtemps, mais la classe politique a vendu à son électorat cette idée: plus on aide l’Afrique, plus on va stabiliser la migration. On s’est dit que si les Africains trouvaient du travail chez eux, ils resteraient là-bas. C’est une vision un peu courte du phénomène migratoire. En réalité, l’Afrique pauvre ne migre pas. La vraie migration structurelle est liée à la sortie de l’Afrique de la pauvreté absolue. Ce que j’ai essayé de montrer c’est que la condition préalable pour la migration, c’est une forme de premier décollage économique en Afrique. Ce n’est donc pas étonnant qu’il n’y ait pas plus de migrants actuellement, ça n’infirme absolument pas mon hypothèse.

Pour pouvoir partir, il faut avoir mis de côté environ 50.000 euros. Lorsque je peux amasser cette somme, tout ce que je vois à la télévision, tout ce que j’entends au sujet de l’étranger, tout çà est à ma portée et j’essaye donc de l’atteindre. Il n’y a pas de pression migratoire en Afrique, comme on le prétend souvent. Il suffit d’aller là-bas pour se rendre compte d’un fait: tout le monde veut partir. Il n’y a qu’en Europe où on doute de çà. À ce sujet, les intellectuels africains sont dans une situation ambiguë: dire que tout le monde veut partir, c’est faire le désaveu de l’Afrique indépendante. Il y a un véritable déni de la situation. Tout le monde sait que tout le monde veut partir, mais on n’en parle pas.

Il faut donc dépassionner le débat et le politiser d’une autre manière?

Il faut le politiser si la politique signifie la gestion de la cité. D’autre part, il faut cesser de "moraliser" le problème et éviter de réfléchir de façon binaire: si vous êtes pour la migration, vous êtes un idéaliste, si vous êtes contre, vous êtes un raciste.

Le modèle américain, malgré ses défauts, ne pourrait-il pas nous inspirer?

New York City ©© Neville Elder/Corbis

L’Amérique est née de l’immigration, ce qui n’est pas le cas de l’Europe. L’Amérique est une expérimentation unique. ll y a toujours eu des migrations, c’est vrai, mais pas à l’échelle d’aujourd’hui. Pour l’Amérique, le brassage s’est fait, mais plus par osmose.

On ne peut pas appliquer cela à l’Europe du jour au lendemain. Il faut être conscient d’une chose: ouvrir les frontières de l’Europe, ce serait déconstruire l’État providence. J’aimerais bien voir la tête des Européens si on allait au bout de cette logique… Par ailleurs, on ne peut pas non plus ouvrir les portes à l’immigration sous prétexte du vieillissement de la population européenne et faire des Africains de la "chair à retraite". Ce serait une nouvelle traite négrière. Les sociétés européennes seront des sociétés de migration, mais en suivant un autre modèle.

Doit-on s’attendre à une immense crise migratoire climatique comme certains le prédisent?

Évidemment, si le niveau de mer monte et qu’il y a subitement 50 millions de personnes qui bougent, ça peut générer des problèmes. Comment les gens vont-ils réagir? Vont-ils se retirer à l’intérieur de leur pays? Vont-ils partir dans un autre pays? On fait comme si tout cela était quantifiable, mais nous n’avons aucun précédent sur ce sujet. Nous cédons trop facilement à un catastrophisme écologiste. Il est probable que le réchauffement climatique va dramatiser le flux migratoire. Mais il pourrait exister également des solutions locales. Le lac Tchad fait aujourd’hui un dixième de sa taille initiale. On n’a pas vu de gens qui vivent aux alentours partir en direction de l’Europe…

Que pensez-vous de la présence chinoise sur le continent africain? Est-ce une forme de colonisation?

Le président zambien félicitant des ouvriers chinois. ©AFP

Je souscris à une certaine forme de réalisme. Je suis plus à l’aise avec quelqu’un qui dit son intérêt en Afrique qu’avec quelqu’un qui vient drapé des meilleures intentions altruistes. Cependant, on exagère l’influence chinoise en Afrique.

Actuellement, il y a un million de Chinois en Afrique et on fait comme si l’Afrique leur appartenait. Il est vrai cependant que l’Africain perçoit le Chinois de façon positive. Il voit en lui quelqu’un qui était son équivalent il y a 20 ou 30 ans et qui est devenu maître du monde. La Chine s’est imposée alors qu’elle était peu de chose. Pour un Africain, cela représente un message d’espoir.

Les flux migratoires africains pourraient-ils s’orienter vers d’autres continents? L’Asie, par exemple?

Les Africains sont des dizaines de milliers en Chine. Mais ça n’ira jamais plus loin. La Chine est un pays extrêmement dur. Hormis les liens ambigus avec l’Europe dû à la colonisation, il y a des affinités linguistiques et culturelles entre l’Africain et l’Européen. En outre, l’Europe, avec 7% de la population mondiale, dépense la moitié de ce qui est dépensé dans le monde pour la sécurité sociale. Si vous cherchez une sécurité pour vous et vos enfants, elle représente donc la destination la plus intéressante. La migration va se mondialiser dans des proportions relativement modestes, mais la majeure partie des migrants va toujours venir en Europe même si le Canada, par exemple, incarne un bon compromis entre la modernité américaine et un minimum de garanties.

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