Succomber au populisme ou se réinventer

L’essayiste Raphaël Enthoven était le seul contradicteur présent à la Convention de la Droite française. ©AFP

J’aimerais donc être d’accord avec Enthoven. J’aimerais pouvoir affirmer que les populistes vont perdre parce que les autres partis s’uniront face à eux plutôt que de se repositionner sur le clivage gauche/droite. Mais cette alliance n’a plus aujourd’hui d’autre socle que le refus du populisme.

"J’ai le plaisir de vous dire que vous allez perdre. Parce que vous êtes des réactionnaires et que l’on n’arrête pas le progrès des libertés". Telle était la conviction du philosophe Raphaël Enthoven dans son discours à la Convention de la Droite française fin septembre. Il est possible qu’Enthoven ait raison sur le long terme comme sur des luttes précises – on ne reviendra pas sur le mariage des couples de même sexe ou sur la PMA – mais son analyse n’en est pas moins erronée.

Laurent de Briey

Philosophe, professeur à l'UNamur et responsable de la refondation au cdH

Enthoven doit regarder le monde par le prisme de la France de 2017 et de l’élection de Macron pour affirmer avec aplomb que les mouvements populistes et identitaires ne peuvent que perdre face à l’alliance des défenseurs des libertés individuelles, qu’ils soient de droite ou de gauche. Je n’ai aucune idée de ce que Sebastian Kurz va faire dans les prochaines semaines. Je ne sais pas quel sera le destin de Salvini en Italie. Mais je vois bien ce que tente de réaliser Boris Johnson et je ne peux que constater ce qui se passe en Flandre.

Le retour du clivage gauche/droite

La droite libérale est tentée par le repli identitaire, lorsqu’elle n’y a pas déjà succombé. Dans le même temps, à gauche, les partis traditionnels cherchent à endiguer l’érosion de leur électorat en courant derrière des mouvements populistes. Loin d’être remplacé par le clivage libéral/souverainiste, le clivage gauche/droite redevient structurant. C’est aisément compréhensible, mais ce n’est pas une bonne nouvelle.
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La droite classique est tentée par le repli identitaire, lorsqu’elle n’y a pas déjà succombé. Elle voit dans le rejet des migrants et la fermeture des frontières le moyen de préserver le capitalisme mondialisé dont elle est la première bénéficiaire. Dans le même temps, à gauche, les partis traditionnels cherchent à endiguer l’érosion de leur électorat en courant derrière des mouvements populistes reprenant la rhétorique de la lutte des classes que l’on pensait définitivement périmée. Loin d’être remplacé par le clivage libéral/souverainiste comme le prétend Enthoven, le clivage gauche/droite redevient structurant. C’est aisément compréhensible, mais ce n’est pas une bonne nouvelle.

C’est aisément compréhensible parce que la croissance économique et la hausse du pouvoir d’achat atténuaient ce clivage depuis plusieurs dizaines d’années. Lorsque le gâteau grandit, il est possible de donner plus à tout le monde. Lorsqu’il cesse de grandir, la seule manière d’avoir plus est de prendre aux autres: la question de la répartition redevient dès lors centrale.

C’est d’autant moins étonnant que depuis vingt ans les partis de gauche — par conviction pour les uns, avec le cœur qui saigne pour les autres — ont accepté que, dans une économie mondialisée, le prix de la croissance est la hausse des inégalités. Au nom de la compétitivité, au nom de la nécessité d’attirer les investisseurs, ils ont joué le jeu de la concurrence fiscale et de la réduction des coûts salariaux, tout en cherchant à marquer leurs différences dans d’autres combats, comme le mariage pour tous. Les riches sont devenus de plus en plus riches, mais en contrepartie l’emploi était vaille que vaille maintenu, la sécurité sociale était financée et le pouvoir d’achat continuait à croître – quitte à ce que l’endettement, qu’il soit public ou privé, serve de rustine. Comment dès lors être surpris que, lorsque la croissance est atone et qu’elle n’est plus écologiquement souhaitable, ces inégalités deviennent intolérables?

L’étranger aujourd’hui, le francophone demain?

L’alliance de la droite libérale et de la droite identitaire apparaît dès lors logique: la solution la plus simple, même si elle ne peut durer qu’un temps, pour rassurer les classes sociales les moins favorisées sans remettre en cause la situation des plus favorisées, c’est de faire payer quelqu’un d’autre. L’étranger aujourd’hui. Le francophone demain? Et qui après-demain?

La résurgence du clivage gauche/droite n’est par conséquent pas une bonne nouvelle, et certainement pas pour ceux qui s’identifient à la gauche. Parce que quand les dominés s’attaquent aux dominants, ce sont généralement ceux-ci qui gagnent. Cela sera certainement le cas aujourd’hui tant il sera plus facile de s’en prendre à la mobilité des étrangers qu’à celle des capitaux. La société deviendra de plus en plus violente. Tout le monde y perdra, mais ce sont les plus fragiles qui seront les plus affectés. Jusqu’à ce que la crise écologique mette tout le monde d’accord.

Les partis traditionnels, s’ils ne veulent pas être balayés, n’ont plus qu’une alternative. Se rendre poreux aux populismes et dresser les humains les uns contre les autres. Ou se réinventer.
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J’aimerais donc être d’accord avec Enthoven. J’aimerais pouvoir affirmer que les populistes vont perdre parce que les autres partis s’uniront face à eux plutôt que de se repositionner sur le clivage gauche/droite. Mais cette alliance n’a plus aujourd’hui d’autre socle que le refus du populisme. Cela peut fonctionner une fois, dans l’espoir de gagner le temps nécessaire à la reprise économique. Mais cette cartouche a bien souvent déjà été tirée et la croissance n’est pas au rendez-vous.

Les partis traditionnels, s’ils ne veulent pas être balayés, n’ont plus qu’une alternative. Se rendre poreux aux populismes et dresser les humains les uns contre les autres. Ou se réinventer et proposer un nouvel imaginaire politique. Ce n’est qu’en prenant acte de l’épuisement du modèle libéral, de la promesse que chacun ait toujours plus demain, qu’il sera possible d’apporter une réponse pertinente à la crise dont se nourrissent les populistes. Bien entendu, personne ne rendra le changement désirable en expliquant que tout le monde aura moins demain. Par contre, il doit être possible de rendre confiance dans l’avenir si chacun est convaincu qu’il vivra mieux demain.

Je ne vois pas d’autre voie pour éviter la barbarie que de repenser l’idée même de progrès en passant de la quantité à la qualité, de plus à mieux. Expliquer ce que peut signifier concrètement vivre mieux et démontrer que tout le monde peut y gagner est dès lors la question politique la plus importante aujourd’hui.

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