"Surtout, restez allongés, vous ne risquez rien"

Le risque en montagne (ici dans le massif des Écrins) et de manière générale, nous permet de nous questionner sur le risque dans nos vies et notre degré d’appréciation de celui-ci. ©hemis.fr

Dans une société qui nous pousse à nous méfier de tout, réfléchir à la culture du risque et sortir de sa zone de confort nous formerait à résoudre des situations plus complexes.

Maxime Parmentier et Jean-Baptiste Deraeck
Respectivement entrepreneur, économiste et membre du Groupe du Vendredi, et enseignant et guide de haute montagne

Vacances dans le massif des Écrins. La vue est splendide. Le chemin vers le sommet est avenant. Et voilà qu’un menaçant panneau nous avertit du risque de chute, peut-être même fatal. "Parce que l’année passée, quelqu’un a mobilisé les secours après avoir glissé hors du sentier", nous confie le gardien du refuge. Et d’enchaîner: "Avec la centaine de marcheurs qui le fréquentent quotidiennement, vous prenez plus de risque à sortir vos poubelles le soir!"

S’engage alors une conversation sur le risque en montagne. Et de manière générale, sur le risque dans nos vies et notre degré d’appréciation de celui-ci. Avec pour conclusion cinglante que notre société est anxiogène et excessivement risquophobe.

Société du risque

Plus alerte mais moins dangereux, notre monde est submergé de signaux alarmistes: le trou de la couche d’ozone, le réchauffement climatique, les risques technologiques, les pandémies. Dans notre quotidien, cette pression s’exerce à travers les normes alimentaires, le code de la route, les messages de prévention et les assurances, sans parler de l’inquiétude des proches. Tout nous pousse à nous méfier. Inconsciemment, nous redoutons de plus en plus le risque car nous le surestimons. D’un facteur 10 à 15 selon Drazen Prelec, professeur au MIT ayant porté ses recherches sur le sujet.

La prévention du risque est devenue le nouveau leitmotiv: visons le risque zéro en le tuant avant même qu’il ne surgisse.
Maxime Parmentier

Rien de nouveau jusqu’ici. Si ce n’est que trois récents phénomènes viennent amplifier ce biais cognitif. Le premier, c’est l’accès au magma d’informations, vraies ou fausses, qui titille notre aversion au risque. Cherchez un article sur le risque mortel d’une ventouse de toilette, vous trouverez de quoi faire pâlir. Ensuite, l’accélération du progrès technologique nous empêche d’analyser décemment le risque: nous peinons à évaluer les conséquences des OGM que l’on nous assène déjà des risques de modifications génétiques des embryons humains.

Enfin, phénomène plus pervers encore, nos institutions nous dupent. Pas volontairement bien sûr, car leur rôle est de protéger le citoyen. Mais on parle désormais de société du risque, de la mise en risque du monde. Les politologues décrivent l’intensification de la gestion des risques et des statistiques liées aux menaces. Cette compétence sécuritaire est devenue une discipline rodée.

Les motifs sont louables. Le problème, c’est que la prévention du risque est devenue le nouveau leitmotiv: visons le risque zéro en le tuant avant même qu’il ne surgisse. La mention dans le traité de Maastricht du principe de précaution, à la mode dans les arbitrages politiques et les hémicycles européens, exprime bien l’inclination de nos institutions à protéger (et se protéger) à tout prix. L’autre ennui, c’est que nous avons délégué aux institutions le soin d’éloigner les risques mais pas d’en juger leurs bienfaits.

Notre monde est submergé de signaux alarmistes.
Maxime Parmentier et Jean-Baptiste Deraeck

Or, ces bénéfices sont tangibles. Et leur coût d’opportunité important. C’est d’ailleurs l’objet d’une chaire à l’université de Cambridge, dont les travaux portent sur la prise de risque des enfants à l’école. Et de confirmer que des enfants maintenus dans des contextes trop sûrs sont moins enclins à résoudre des situations complexes qui surviendront plus tard. À cet égard, les sports de montagne, à commencer par l’escalade, sont un formidable laboratoire d’apprentissage pour appréhender ses peurs (presque) en toute sécurité.

Un socle d’apprentissage

Que faire alors? D’abord, exhorter nos institutions à positiver le risque et en étayer les bienfaits. Une culture du risque, c’est un socle d’apprentissage qui pousse constamment à se responsabiliser et à innover. On nous parle d’entrepreneuriat, mais pour jouir de la vertu du risque, pourquoi ne pas sortir de sa zone de confort dans d’autres sphères, voire adhérer à des milieux par exemple artistiques, où la liberté prévaut sur la norme.

Une culture du risque, c’est un socle d’apprentissage qui pousse constamment à se responsabiliser et à innover.
Maxime Parmentier et Jean-Baptiste Deraeck

Ensuite, permettre aux institutions de se décharger de leurs responsabilités tant que la collectivité n’est pas compromise – un sujet délicat car elles seront souvent en première ligne. Mais avant tout, changeons nos mentalités. Réapproprions-nous l’évaluation du risque en nous affranchissant de la doxa ambiante ou du transfert d’angoisse lorsqu’il s’agit de nos enfants. Nous devons comprendre quel est le risque objectif – ce que l’on a à perdre – et son coût d’opportunité – ce que l’on a à gagner. Non, une randonnée glaciaire n’est pas un aller simple au cimetière. Oui, nous en tirerons une plénitude physique et mentale à la hauteur de la montagne que nous venons de gravir.

En cette période de vacances, allongés sur nos transats, l’occasion est propice à réfléchir à sa propre culture du risque. De notre côté, nous l’avons éprouvée sur ce sentier de montagne, guidés par l’insolente maxime de Geena Davis: "À ne rien risquer, nous risquons tout".

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