carte blanche

Taxer les robots, c'est tuer l'innovation

Directeur scientifique du Centre Jean Gol

L'emploi n'est pas une fin en soi. Si c'était le cas, autant, sur les chantiers, remplacer les bulldozers par des hommes avec des pelles. Le bon critère, c'est de gaspiller le moins de ressources possibles pour produire une chose ou accomplir un service.

Par Corentin de Salle,
Directeur scientifique du Centre Jean Gol *

Les robots vont-ils éjecter les humains du marché de l’emploi? En 2013, une étude américaine (Frey & Osborne) tirait la sonnette d’alarme: 47% des emplois américains sont susceptibles d’être automatisés. En 2016, une volumineuse étude de l’OCDE relativisait les chiffres: seuls 9% des emplois sont automatisables dans les 21 pays de l’OCDE.

En janvier 2017, McKinsey publiait un rapport signalant que 49% des emplois de l’économie mondiale sont théoriquement automatisables mais en plusieurs décennies et à condition de triompher de toute une série d’obstacles.

Comment réagir? Du côté socialiste, plusieurs personnes (le ministre wallon du Budget Christophe Lacroix, l’ancien candidat à la présidentielle française Benoît Hamon, etc.) proposent de taxer les robots. Pour quelle raison? Parce que, dit-on, ils accomplissent tout ou partie du travail d’un humain.

On propose, par exemple, de taxer les bornes d’encaissement automatiques dans les supermarchés. Mais, à suivre cette logique, il faudrait taxer non seulement les robots mais aussi toutes les machines et outils. Épargner de la peine et donc du travail, n’a-t-il pas toujours été le point commun des robots, machines et outils?

L’emploi n’est pas une fin en soi. Si c’était le cas, autant, sur les chantiers, remplacer les bulldozers par des hommes avec des pelles. Le bon critère, c’est de gaspiller le moins de ressources possibles pour produire une chose ou accomplir un service.

Quantité de tâches éreintantes, dangereuses ou abrutissantes ont été supprimées ces derniers siècles alors qu’on les tenait pour indispensables: laver le linge dans la rivière, porter de l’eau, des fagots, assécher des champs, etc.

L’automobile a détruit quantité d’emplois (maréchaux-ferrants, palefreniers, carrossiers, etc.) mais en a créé une multitude d’autres (constructeurs, équipementiers, stations à essence, taxis, auto écoles, gardiens de parking, livreurs, etc.).

Si, il y a 300 ans, on avait décidé de taxer tous les outils sous prétexte qu’ils remplaçaient des humains, l’économie n’aurait jamais pu se développer comme elle l’a fait aujourd’hui. Quid s’il fallait indemniser – via une taxe – tous les humains remplacés par des machines? Cela n’aurait aucun sens.

Le consommateur paiera

À cette objection de principe (l’inanité de taxer le travail d’une machine ou la plus-value qu’elle apporte), ajoutons quelques objections supplémentaires.

©DOC

Premièrement, taxer les nouvelles technologies freinerait l’innovation. Or, nous en avons impérativement besoin pour notre économie.

Deuxièmement, la Belgique figure chaque année sur le podium olympique mondial en termes de pression fiscale. Pourquoi encore aggraver cette situation qui pénalise ménages et entreprises?

Troisièmement, ce ne sont évidemment pas les robots qui payeraient cette taxe. Ce n’est pas l’entreprise non plus. Mais bien les consommateurs sur qui elle se répercutera. L’automatisation permet d’abaisser les coûts de production et donc le prix de vente du produit ou du service. Pourquoi – en période de crise qui plus est – annihiler, en tout ou partie, cette amélioration du pouvoir d’achat?

Quatrièmement, l’effet dissuasif d’une telle taxe retarderait la robotisation et laisserait donc artificiellement subsister des tâches fatigantes, ingrates voire dangereuses pour des hommes et des femmes. Par ailleurs, on retarderait l’apparition d’un puissant contrepoids à la délocalisation car les entreprises s’appuyant sur des robots ont beaucoup moins besoin d’aller chercher une main-d’œuvre bon marché à l’étranger.

Le travailleur plutôt que l’emploi

On m’objectera que l’automatisation va tuer des emplois et donc assécher les recettes fiscales. Je pense au contraire que l’automatisation ne détruit pas plus d’emplois qu’elle n’en crée. Mais demandons-nous d’abord si c’est vraiment une bonne idée de sauver des emplois devenus inutiles. N’est-il pas préférable d’assurer, via formations et recyclages, une reconversion dans un secteur porteur? N’est-ce pas le travailleur qu’il convient de privilégier à l’emploi?

L’emploi n’est pas une fin en soi. Si c’était le cas, autant, sur les chantiers, remplacer les bulldozers par des hommes avec des pelles. Ou – mieux – avec des cuillers. Cela créerait assurément de l’emploi mais ce serait un gaspillage insensé. Le bon critère, c’est de gaspiller le moins de ressources possibles pour produire une chose ou accomplir un service.

Si une machine est plus efficiente qu’un humain et que la substitution est acceptée socialement par les consommateurs, il n’y a pas à hésiter. Comme le disait déjà l’économiste Frédéric Bastiat au XIXe siècle: "Une machine ne tue pas le travail mais le laisse disponible." En clair, elle libère une personne d’une tâche répétitive ou prévisible. La personne peut alors être employée à des tâches plus utiles et valorisantes.

Mais les emplois ne vont-ils pas disparaître? Non. La "fin du travail" en raison de l’automatisation est une peur millénaire. Le premier à l’avoir prophétisée est, comme le remarque plaisamment le philosophe Gaspard Koenig,… Aristote, au IVe siècle avant JC. Dans son "Politique", il écrit: "Quand les navettes tisseront d’elles-mêmes et les plectres joueront tout seuls de la cithare, alors les ingénieurs n’auraient plus besoin d’exécutants, ni les maîtres d’esclaves."

En réalité, les métiers mécanisés permettent l’efflorescence de toute une série d’autres activités. En 1840, on comptait 62% d’agriculteurs aux Etats-Unis. En 2010, moins de 2%. Est-ce à dire que 60% des gens se sont retrouvés sans emploi? Bien sûr que non. Cette transition s’est opérée sur des décennies et quantité de métiers alors inconcevables sont apparus: automobile, banques, assurance, énergie, télécommunications, restauration, tourisme, loisirs, etc.

Prédictions catastrophistes

On me dira que ce qui s’est passé hier ne se reproduira pas nécessairement demain. C’est vrai. Ce n’est pas une loi de la nature. Mais l’étude des tendances longues fournit généralement de précieuses indications et incite à relativiser les prédictions catastrophistes qui s’avèrent systématiquement fausses.

Une étude Deloitte (2015) se basant sur les recensements officiels anglais depuis 1871 a pu quantifier de manière précise ce processus de création destructrice des emplois sur 143 ans. Ainsi, les agriculteurs sont aujourd’hui, en pourcentage de la population, 33 fois moins nombreux qu’alors. Mais le nombre d’infirmières a été multiplié par 26, celui des comptables par 20, celui des coiffeurs par 6 et celui des barmen par 4.

Cela fait des décennies qu’un nombre croissant de chaînes de production se robotisent. Si la thèse de la destruction de l’emploi par la robotisation – présentée comme une certitude par certains – était vraie, il y aurait des données empiriques pour la supporter. Or, ce n’est pas le cas.

On constate au contraire que les pays qui sont aujourd’hui les plus robotisés (Allemagne, Corée du Sud, Japon, etc.) sont ceux où le taux de chômage est le plus bas. L’étude McKinsey déjà citée (2017) prévoit que l’automatisation augmentera la productivité de 2,8% et les emplois de 0,1% dans les 50 prochaines années.

L’erreur commune de tous ceux qui prédisent la destruction des emplois par la robotisation est de ne pas comprendre que le progrès ne consiste pas uniquement à faire réaliser par des robots ce que nous faisons déjà. Le progrès consiste surtout à réaliser des choses que nous ne faisons pas mais que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd’hui (nouvelles expériences à vivre, nouveaux mondes à explorer, etc.).

L’homme, cet animal insatisfait

En réalité, l’homme est l’animal dont les besoins ne seront jamais satisfaits. Nous désirerons toujours plus de sécurité, plus de confort et plus de divertissements. Croire le contraire, c’est croire que nos enfants ont reçu assez d’éducation, que nos aînés reçoivent assez de soins et d’attention, que nous savons assez de choses, que toutes nos douleurs et angoisses sont désormais soulagées, etc. Ce sont précisément des choses que les robots ne peuvent nous apporter, si tant est qu’ils puissent le faire un jour.

Néanmoins, même si, globalement et à long terme, cette automatisation est toujours pour un mieux, elle occasionne évidemment des dégâts dans tel ou tel secteur et peut s’avérer brutale à court ou moyen terme. Il faut évidemment tout mettre en œuvre pour amortir le choc et assurer la reconversion des travailleurs.

À défaut de pouvoir anticiper avec précision ce que seront ces métiers, nous pouvons déjà deviner les compétences qu’ils requerront: la créativité, la gestion des émotions, l’empathie, la capacité d’interagir en équipe, etc. Ce sont ces compétences-là qu’il faut d’ores et déjà développer dans notre enseignement.

Le défi technologique est de taille. Plutôt que de tenter de le contrecarrer via des taxes et autres mesures, mieux vaut s’organiser pour transformer ce danger en opportunité. Comme le dit le proverbe chinois: "Lorsque le vent du changement commence à souffler, certains érigent des murs coupe-vent alors que d’autres construisent des moulins."

* L’auteur s’exprime à titre personnel

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés