chronique

Taxer les robots, un choix pas binaire

Chief Economist Orcadia Asset Management.

Le débat de la taxe sur les robots présente un double inconvénient: être réducteur et alimenter une appréhension, déplacée, envers la technologie et l'innovation.

Le parcours des idées est une chose étonnante. Pourquoi après avoir longtemps stagné loin de la lumière l’une ou l’autre a droit à un débat public ne répond pas à des règles précises mais il est un ingrédient qu’il faut accepter, celui de la peopolisation, ou "vedettisation" comme l’on dit joliment au Québec. Un exemple récent vient d’être donné par Bill Gates avec sa taxation de la valeur ajoutée des robots.

Si un expert en finances publiques avait publié une longue étude arrivant à une telle recommandation, il n’aurait guère attiré l’attention. Ici, un non-expert lance une idée à la cantonade, et cela donne lieu à une multitude de commentaires et d’analyses à chaud.

Bien sûr, ce qui a aidé au succès médiatique et même aujourd’hui académique de ce débat n’est pas simplement que Bill Gates soit "riche et célèbre", et même "très riche et très célèbre", mais c’est que de la sorte il semble tirer une balle contre son propre camp et prend les esprits à rebrousse-poil.

Comment quelqu’un qui incarne à ce point le succès de l’innovation technologique peut-il préconiser de faire quelque chose qui irait précisément à l’encontre de cette innovation? Ceci dit, qu’un économiste d’aussi haut vol que Robert Shiller (Prix Nobel d’Économie 2013) soutienne l’idée a peut-être aussi contribué à sa diffusion.

Le bon et le mauvais impôt

Puisque le propre du succès d’un débat est que le plus grand nombre a envie d’y prendre part, voici quelques réflexions sur le sujet.

• La première est qu’il ne faut pas se prononcer sur un impôt, et pas plus sur une dépense publique, de manière isolée. Un mauvais impôt devient un bon impôt s’il se substitue à un impôt qui est encore moins bon. Or, dans la famille des mauvais impôts, il en est un que nous connaissons trop bien, à savoir l’impôt sur le travail, pudiquement dénommé "cotisations sociales".

Bien sûr, ces dernières ouvrent des droits, ce que le fait de payer un impôt ne fait pas, mais la différence de protection sociale entre le cotisant et le non-cotisant est relativement limitée. Dès lors, assimiler les cotisations sociales à un impôt plus qu’à une assurance fait sens. Si le monde gagne à l’innovation, nombreux seront ceux qui pensent qu’il gagne au moins autant à la baisse du chômage, qui passe par un abaissement des cotisations sociales, baisse qui doit bien être compensée, que ce soit par une compression des dépenses, une taxe sur les robots ou d’autres stratégies.

La deuxième est qu’un bon impôt est un impôt dont l’incidence sur les comportements est minime, sauf en cas dit d’externalités négatives, comme la pollution. En effet, a priori, les individus font ce qui est bon pour eux, donc les pousser à altérer ces choix est néfaste. Il faut donc taxer au même taux ce qui est aisément substituable sous peine de stimuler une substitution à large échelle. Donc, taxer la valeur ajoutée du travailleur comme celle du robot qui peut le remplacer est donc logique et souhaitable. On peut même soutenir que les effets sociétaux positifs du travail justifieraient que celui-ci soit moins taxé que les robots.

• La troisième est qu’un bon impôt n’est pas bon que sur papier. Le pragmatisme exige d’accepter qu’il soit vraisemblablement encore plus facile de délocaliser un robot qu’un emploi, de telle sorte que taxer les robots pourrait alimenter davantage les importations que les caisses de l’État.

• La quatrième, enfin, est qu’il faut se méfier des mots. La machine de self-scanning qui remplace le caissier au supermarché n’est pas vraiment un robot mais l’effet de substitution est le même que quand un ouvrier dans l’usine d’assemblage de voitures cède sa place à un robot. Ce serait donc une erreur de se focaliser sur les seuls robots, en oubliant les autres formes de substitution entre hommes et technologie.

Le robot voleur d’emploi…

Il faut aussi se méfier des images. Le robot voleur d’emploi est aussi le robot qui opère mieux que le meilleur chirurgien, le robot qui fait exploser le colis suspect ou le robot envoyé au cœur de la centrale de Fukushima. Et il n’y a pas que les robots qui réduisent le volume de travail par unité de production: que penser de l’entreprise qui, parce qu’elle est mieux organisée, parvient à réduire l’emploi?

Au total, le débat de la taxe sur les robots présente un double inconvénient: être réducteur et alimenter une appréhension, déplacée, envers la technologie et l’innovation.

En même temps, il a le grand mérite de rappeler que le financement de la sécurité sociale devrait moins reposer sur la masse salariale du travail presté localement et davantage sur le total des revenus et sur la consommation.

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