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interview

Tony Seba: "D'ici 2030, 95% des déplacements se feront en voiture électrique et autonome"

©Dieter Telemans

Tony Seba pourrait probablement porter le titre de visionnaire. Diplômé de MIT et de Stanford où il dispense désormais cours, il est également entrepreneur et surtout auteur. Ses recherches portent essentiellement sur le principe de "disruption" et l’analyse des bouleversements économiques. Entretien.

Dans son livre "Clean disruption of energy and transportation", il prédit une révolution dans le domaine du transport d’ici quelques années. Certaines anticipations de son ouvrage sorti en 2014 se sont déjà vérifiées.

Il était de passage la semaine dernière à Bruxelles pour une conférence dans les nouveaux locaux de Mercier Vanderlinden.

Votre recherche porte essentiellement sur du concept de disruption. Comment pourriez-vous le résumer?

La disruption est un bouleversement qui se produit à l’apparition d’un produit ou un service. En émergeant, il crée un nouveau marché qui en détruira un autre pour le remplacer. On peut citer par exemple le cas de la photo digitale ou plus récemment l’émergence d’Uber, qui est en train de redéfinir totalement l’industrie du transport en taxi.

Ces révolutions sont possibles grâce à la convergence de plusieurs technologies. Dans le cas d’Uber, c’est le développement du smartphone en parallèle du cloud qui a permis la disruption.

Vous annoncez une telle révolution au niveau écologique et du transport dans les prochaines années. Concrètement, comment voyez-vous ce bouleversement?

©REUTERS

D’ici 2030, 95% des déplacements se feront via des voitures électriques et autonomes partagées. Cela ne veut pas dire que toutes les voitures seront partagées mais celles qui le seront auront une influence considérable sur les déplacements totaux.

J’ai fait cette prédiction sur base de l’évolution d’une série de technologies, dont le prix pour développer une voiture électrique, le coût de l’énergie, le prix des batteries ions… J’ai réalisé ces prédictions dans mon livre sorti en 2014.

À l’époque j’estimais, par exemple, qu’une voiture électrique coûterait, en 2018, 35.000 dollars ou qu’une batterie reviendrait à 209 dollars. Aujourd’hui, nous sommes déjà à 200, c’est donc encore plus rapide que ce que j’avais envisagé. L’important n’est pas de savoir au dollar près comment va évoluer le prix d’une technologie mais plutôt de savoir dans quel sens et dans quelle mesure il sera modifié.

Les récents incidents liés à des voitures autonomes n’ont pas changé vos prédictions?

©REUTERS

Vous savez, chaque année dans le monde, 1,2 million de personnes sont tuées dans des accidents de la route, sans compter les millions d’autres qui sont blessées. C’est véritablement une tragédie humaine.

Alors, c’est vrai que les innovations ne viennent pas sans une part de risque mais cette technologie est aujourd’hui plus sûre que l’homme. L’attention est portée sur les accidents mais on oublie toutes les vies qui seront sauvées. Le secteur le sait et la politique concernant cette innovation n‘a d’ailleurs pas changé. Une semaine après l’accident mortel aux Etats-Unis, la Chine annonçait la mise en place d’un cadre pour légiférer sur des premières expérimentations.

Selon vous, les bouleversements technologiques sont généralement portés par des sociétés qui ne sont pas encore actives sur le marché qu’elles vont révolutionner, pourquoi?

Prenons l’exemple de la disruption du smartphone. Elle a été menée par Apple et Google qui n’avaient pourtant jamais construit un téléphone avant, à l’inverse de Motorola, Nokia ou BlackBerry. Regardez où ils en sont aujourd’hui.

Cela s’explique par différents facteurs. Les nouveaux acteurs n’ont rien à perdre à l’inverse des géants du marché qui sont souvent cash addicts et qui sont trop focalisés sur leur business. Ils sont également rarement capables d’anticiper une disruption.

Comment l’expliquer?

©AFP

Les entreprises considèrent rarement les révolutions technologiques comme crédibles. La raison est qu’elles ne parviennent pas à intégrer le changement que ces avancées apporteront. La réaction de Nokia en voyant le premier smartphone était "qui va payer 600 dollars pour un téléphone?". Ils ne saisissaient pas alors l’opportunité et toutes les fonctionnalités de l’évolution.

Kodak est également un exemple intéressant. Ils ont fait faillite après l’apparition du digital. L’entreprise en était pourtant l’une des pionnières. Mais ses dirigeants n’ont pas saisi comment ils pourraient rendre cette technologie rentable.

Les dernières disruptions ont été portées par des géants. Leur taille n’est pas aujourd’hui un frein à l’innovation?

Plus une entreprise sera grande et plus elle aura, effectivement, des difficultés à innover. Mais cela ne veut pas dire qu’elles n’y parviennent pas car il est possible de trouver des solutions pour s’adapter.

Chez Google par exemple, la maison mère aujourd’hui est en réalité Alphabet. Les entités innovantes du groupe sont beaucoup plus petites et gravitent autour de Google, ce qui leur permet d’être plus flexibles. C’est par exemple le cas de Wairo, la voiture autonome de Google, dont les responsables répondent donc directement au CEO.

CV express

Tony Seba est l’auteur de plusieurs livres à succès dont "Clean Disruption of Energy and Transportation", "Solar Trillions – 7 Market and Investment Opportunities in the Emerging Clean-Energy Economy" et "Winner Takes All – 9 Fundamental Rules of High Tech Strategy". Titulaire d’un MBA de Stanford où il enseigne désormais, il est également diplômé du célèbre MIT où il a étudié les sciences de l’informatique et de l’ingénierie. Tony Seba est également un "serial entrepreneur". Il a notamment fondé PrintNation.com, un site de commerce BtoB récompensé à plusieurs reprises.

D’autres acteurs plus petits, comme des entreprises belges, pourraient-ils jouer un rôle dans une révolution?

Oui, absolument. La disruption peut désormais avoir lieu partout. Avec le web et l’open source, une grande partie des technologies nécessaires pour un bouleversement sont disponibles presque partout dans le monde.

La question n’est donc pas l’endroit où on se trouve mais plutôt d’autres éléments, comme la culture liée à l’entreprenariat, le rapport à l’échec, l’acceptation du risque… Israël est aujourd’hui à la pointe mondiale dans une série de secteurs mais ne compte que six millions d’habitants. Ce n’est donc pas la taille du pays qui compte.

Les révolutions technologiques sont de plus en plus nombreuses et rapides. Est-ce bon pour la société?

D’un point de vue sociétal, l’innovation a toujours été positive. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde va en profiter de la même façon. Le fait que les évolutions soient plus rapides implique que les marchés se détruisent et se reconstruisent de plus en plus vite. Et en tant que société, nous ne sommes pas habitués à cela. Cette rapidité pourrait causer du désespoir, d’où l’importance d’une éducation forte pour préparer à ces changements.

Êtes-vous optimiste?

©REUTERS

D’ici 2030, l‘énergie sera locale car produite essentiellement par le solaire et l’éolien et dix fois moins chère. Le transport sera également beaucoup moins couteux tandis que la nourriture et l’eau seront entre cinq à dix fois plus abordables.

Avec la réduction de tous ces coûts concernant les besoins humains, on pourrait aller jusqu’à espérer que la pauvreté soit un choix social d’ici quelques années. Mais tous ces changements seront très rapides et concerneront beaucoup d’industries.

Avant de créer de nouveaux marchés, il y aura des pertes d’emplois. Il faudra donc s’y préparer à tous les niveaux: le gouvernement, la finance, l’industrie… Car sans les bonnes politiques, l’histoire a démontré que ce type de situation amène au populisme et à l’extrémisme.

Donald Trump est-il la personne idéale pour accompagner ce genre de disruption?

(Il rit). Je ne parle pas de politique.

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