"Transformation digitale"

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Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

La transformation digitale de notre société est un des plus grands changements que l’histoire a connu. Mais le métier du philosophe ne change pas, il continue à porter sur le monde le regard interrogatif qui a toujours été le sien. Il s’étonne, il doute, il questionne, il émet des hypothèses.

Résumons donc les six principales lois auxquelles dirigeants, hommes politiques, parents ou enseignants doivent se soumettre pour réussir une "transformation", qu’elle soit numérique ou non.

1. Il n’est pas possible de ne pas changer.

La première loi nous fait remonter à Héraclite. Il n’est en effet pas possible de se baigner deux fois dans le même flux d’information. La question n’est pas de savoir s’il y aura transformation digitale ou pas, car elle a lieu et elle aura lieu. La question est de savoir si nous allons piloter ce changement, ou si nous allons le subir, dilemme que nous avions un jour qualifié de choix entre "Eureka" ou "Caramba"!

La transformation digitale de notre société est un des plus grands changements que l’histoire a connu.
Luc de Brabandere

2. "Rien n’est plus difficile que de changer l’ordre des choses."

Cette phrase qui semble si actuelle est en réalité extraite d’un livre publié il y a... 500 ans! L’impératif héraclitéen une fois posé, c’est en effet Machiavel qui nous rappelle à quel point il sera difficile de s’y plier! Dans son livre "Le prince", écrit en 1515 à la demande de son patron Laurent de Médicis, il insiste sur l’inévitable résistance que toute tentative de modifier les choses provoquera. Aujourd’hui, on appellerait un tel ouvrage un livre blanc sur la numérisation de la société, mais les messages seraient les mêmes, seul le langage varierait.

3. Il y a deux types de changements.

On peut changer les choses, et on peut changer la manière de voir les choses. L’un est possible sans l’autre, et l’autre est possible sans l’un. L’installation d’éoliennes partout ne s’accompagne pas nécessairement d’un sentiment de pénurie d’énergie, et a contrario, on peut admettre le changement climatique comme un défi majeur, sans pour autant changer sa manière de consommer.

On peut changer les choses, et on peut changer la manière de voir les choses.
Luc de Brabandere

Changer la réalité prend du temps, c’est un mouvement continu qui est réalisé par un groupe de personnes. Une transformation numérique s’étale sur plusieurs années. Changer la perception de la réalité, par contre, est une démarche qui ne peut être qu’individuelle, car un groupe n’a pas de perception. Ce deuxième changement est nécessairement un choc. Celui que l’on ressent en réalisant à quel point la génération qui arrive fonctionne différemment.

4. Le changement réussi est nécessairement double.

La fusion des entreprises A et B ne sera une réussite que si la réalité change (un seul bilan comptable, une seule informatique, etc.) ET que si l’ensemble des personnes concernées partagent une même vision stratégique. Pour faire simple, C n’existera pas tant qu’on parlera d’ex-A ou d’ex-B!

Cet exemple montre que "changer, c’est changer deux fois", que seul un changement de perception rend le changement de réalité irréversible, que le vrai changement, celui qu’on veut réussir, est nécessairement double.

Ce principe reste valable évidemment dans le sujet qui nous occupe: les nouvelles technologies ne prennent leur sens que si elles s’accompagnent de nouveaux modèles mentaux. Le futur n’est pas le présent sur lequel se rajouteraient des nouvelles technologies. Non, le futur, c’est se poser la question de savoir comment faire ce que l’on doit ou a envie de faire, maintenant que des outils incroyablement puissants sont à notre disposition.

Changer la perception de la réalité, par contre, est une démarche qui ne peut être qu’individuelle.
Luc de Brabandere

Le télétravail, ce n’est pas prendre son travail et le faire à distance. Non, le télétravail, c’est se demander comment mieux travailler ou encore faire des choses que l’on n’a jamais faites.

L’enseignement à distance ne consiste pas à filmer un professeur et le diffuser sur écran. Non, l’enseignement à distance consiste à imaginer de nouvelles formes de pédagogie, car ceux qui sont en âge d’apprendre sont nés avec internet.

Il en va de même de la médecine, de la justice, du journalisme ou encore du commerce. L’enjeu ne consiste pas à "numériser" ces métiers essentiels, mais plutôt à les réinventer dans un monde devenu numérique.

5. Le changement n’est possible que si certaines choses ne changent pas.

La philosophie est née du spectacle du changement, mais ce spectacle est pour le moins paradoxal car un changement n’est jamais que partiel. Il n’est possible que si certaines choses ne changent pas! Un changement à 100% équivaudrait à l’immobilisme.

Ce n’est qu’à partir de repères stables et immobiles qu’il est possible de discerner les mécanismes à l’œuvre et les dynamiques en cours.
Luc de Brabandere

Dans son roman "Le guépard", Lampedusa raconte l’histoire d’un aristocrate sicilien du XIXe siècle qui assiste inquiet aux révolutions en marche. Lors d’une discussion avec son neveu, il lui dit: "Si tu veux que les choses restent comme avant, alors il va falloir tout changer." Nous sommes dans une situation comparable. Si nous voulons qu’un dirigeant puisse continuer à entreprendre, si nous voulons qu’un médecin continue à pouvoir soigner, si nous voulons que les comptables puissent continuer à comptabiliser, si nous voulons que les magistrats continuent à garantir un État de droit, alors il va falloir tout changer!

6. On ne peut observer le changement que si l’on dispose d’un point fixe.

Ce n’est qu’à partir de repères stables et immobiles qu’il est possible de discerner les mécanismes à l’œuvre et les dynamiques en cours. Prenez aujourd’hui le dictionnaire de l’Académie française, une feuille de paye ou une Morris Mini Cooper, et comparez ces objets avec ce qu’ils étaient il y a 50 ans... À la fois les mêmes, à la fois différents!

Même les proverbes peuvent témoigner des mutations du monde. Car aujourd’hui, ce n’est plus en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en reforgeant qu’on reste forgeron.

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