chronique

Trois surprises dix ans après le choc financier

On peut trouver injuste que les responsables de cette crise – les États-Unis – en sortent renforcés dix ans plus tard. Les Etats-Unis sont en effet plus forts que jamais, au sommet de leur puissance économique. L'Europe, elle, piétine.

Par Geert Noels
Economiste Econopolis

Nous nous rapprochons du moment où les titres " 10 ans après Lehman " ou " 10 ans après la chute de Fortis " feront la une des journaux.

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En réalité, la crise financière a démarré en août 2007. A l’époque, il ne s’agissait pas de Fortis ou de Lehman, mais de l’implosion d’un système qui s’était développé de manière déséquilibrée. L’effondrement a commencé lentement, pour se transformer ensuite en avalanche incontrôlable.

Lorsque la poussière a fini par retomber, les débris ont été déblayés et le temps de l’analyse est arrivé, suivi des commissions et des grands rapports, auxquels j’ai par ailleurs participé en Belgique à deux reprises (Rapport Lamfalussy en 2009 et High Level Expert Group en 2016).

En règle générale, la Belgique subit largement ce qui se passe dans le reste du monde. Elle peut prendre des mesures – elle ne s’en prive d’ailleurs pas – mais lorsqu’une tempête financière majeure vient de l’étranger, elle ne s’arrête pas à nos frontières.

En tant que fervent observateur privilégié du monde de la finance au cours des dix dernières années, je suis particulièrement surpris par trois conséquences de la crise, et inquiet de ce qui se passera au cours des dix prochaines années.

Première surprise: " Too big to fall " est devenu mondial et multisectoriel

Après la crise, une chose semblait évidente: les institutions financières devaient réduire leur taille. L’expression la plus entendue pendant la crise fut " Too big to fall " (TB2F). Les grandes banques systémiques ne pouvaient pas tomber et il n’y avait pas d’autre option que de les soutenir.

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Mais dix ans plus tard, ces banques sont devenues encore plus grandes: Bank of America a fusionné avec Merril Lynch, JP Morgan a englouti Chase Manhattan, BNP a acheté Fortis etc. Aujourd’hui, les banques chinoises font partie des plus grandes institutions financières au monde. Et la fusion annoncée entre SocGen et Unicredit pourrait directement instiller les problèmes italiens en France.

" Too big to fall " ne s’est pas uniquement étendu à l’ensemble du monde de la finance, mais est devenu un phénomène qui touche la plupart des secteurs. Les géants technologiques ont également été étiquetés TB2F et sont aujourd’hui traités avec des gants de velours par le Congrès américain.

Plus personne ne se souvient des bases du capitalisme et de l’importance de lutter contre les monopoles, les cartels et les oligopoles malsains. Dix ans plus tard, les petites banques se retrouvent même relativement affaiblies, devant payer les pots cassés d’une crise qu’elles n’ont pas provoquée et subissant les conséquences d’une politique monétaire créée sur mesure pour les banques européennes systémiques zombies.

TB2F relève plutôt d’une forme d’arrogance, avec des directeurs de banques comme Lloyd Blankfein , qui prétendaient faire " le travail de Dieu ".

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Aujourd’hui, les CEO des sociétés technologiques font étalage de la même suffisance. Elon Musk a lui aussi été contaminé par le virus de l’arrogance de la Silicon Valley: par pure frustration, il se permet de traiter de " pédophiles " les plongeurs qui ont sauvé les petits joueurs de football thaïlandais prisonniers dans une grotte, et envoie en cascade des tweets destinés à influencer le cours de Bourse, comme s’il était intouchable.

Or, les génies technologiques qui perdent les pédales sont aussi dangereux que les banquiers qui spéculaient avec l’argent des autres à l’échelle mondiale…

Le phénomène ne se limite donc pas aux banques et est désormais universel. La seule façon de l’arrêter est de faire prendre conscience aux régulateurs que les entreprises gigantesques sont nuisibles à l’innovation, à l’entrepreneuriat et comportent un risque d’aléa moral (" moral hazard "). Car si un TB2F finit par chavirer, c’est tout de même le petit contribuable qui devra cracher au bassinet.

Deuxième surprise: les banques centrales continuent à gonfler les bulles

Le père de la crise financière de 2008 est Alan Greenspan: il a gonflé des bulles en série, a stoppé toute amorce de baisse des cours, et a permis à l’aléa moral de se développer. Et ce, dès le début de sa carrière, avec le krach de 1987, la crise des Savings & Loans, l’implosion du fonds spéculatif LTCM, la réaction qui a suivi le 11 septembre 2001 et la politique monétaire active pour faire gonfler la bulle immobilière et compenser ainsi l’explosion de la bulle technologique de 2001.

Alan Greenspan fut l’architecte du déraillement du système financier mondial et jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu de rupture fondamentale avec son style téméraire.

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Mario Draghi n’a fait que l’imiter avec son " whatever it takes ". Au lieu de prendre des mesures de prévention, les banquiers centraux sont devenus plus actifs et plus exigeants. Ils interviennent, apaisent et amadouent les marchés financiers, les poussant à prendre plus de risques que recommandé par la sagesse.

La " Quest for Yield " fut l’une des causes directes de la bulle spéculative du crédit et des crédits toxiques. Avec un taux zéro qui dure depuis des années, la " demande de rendement " s’est transformée en " hystérie du rendement ".

Tant que les banques centrales seront les grands acheteurs finaux des émissions obligataires, tout restera sous contrôle, mais, après, les États-Unis, le Japon et l’UE souhaitent eux aussi réduire ces achats.

La montagne de dettes qu’elles ont créée devra par ailleurs continuer à être nourrie.

Troisième surprise: la crise a en grande partie été causée par les Etats-Unis, mais ils en sont sortis renforcés, tandis que l’Europe en est sortie affaiblie !

La crise financière est née aux États-Unis. Avec leur déficit d’épargne, leurs petites dettes se sont retrouvées dans le panier des (gros) épargnants européens et autres investisseurs étrangers.

Le système bancaire américain vit d’émissions de papier, tandis que les banques européennes prennent encore beaucoup de dettes sur leurs propres bilans. Résultat: aux États-Unis, les banques n’ont aucun problème bilantaire, contrairement à l’Europe.

Le dynamisme de l’économie américaine offre aujourd’hui un contraste frappant avec la rigidité de l’économie européenne.
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En 2018, les banques zombies européennes se retrouvent face à un système bancaire américain en excellente santé.

Les États-Unis ont mis l’accent sur le bon fonctionnement du marché dans différents secteurs, et ils ont eu " la chance " que le secteur technologique ait démarré une longue période de croissance en 2009.

L’Europe, quant à elle, a protégé ses banques pour éviter toute forme d’instabilité, empêchant de ce fait le processus de destruction créative dans toute l’économie.

Le dynamisme de l’économie américaine offre aujourd’hui un contraste frappant avec la rigidité de l’économie européenne. Par ailleurs, l’Europe n’incite guère les pays à procéder à des réformes structurelles – au contraire ! – en continuant à repousser les frontières budgétaires et monétaires.

La conséquence de cette politique est visible dans les graphiques boursiers des dix dernières années: par comparaison au dynamisme de la Bourse américaine, les cours européens sont restés bloqués aux niveaux de la crise.

On peut trouver injuste que les responsables de cette crise – les États-Unis – en sortent renforcés dix ans plus tard.

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Les Etats-Unis sont en effet plus forts que jamais, au sommet de leur puissance économique. Seul Donald Trump semble ne pas l’avoir compris, et souhaite rendre " sa grandeur " à l’Amérique.

Au cours des douze derniers mois, il a en effet réussi à se mettre à dos la Chine, l’Europe, la Russie, le Canada et le Mexique. Sa guerre commerciale vise surtout la Vieille Économie, et l’effet boomerang des pays touchés se fera au détriment de la Nouvelle Économie.

Mais au lieu d’espérer que le moteur américain ait des ratés, l’Europe ferait mieux de s’atteler à une politique de relance: démonter les banques zombies, réformer l’euro (et donner à certains pays l’oxygène nécessaire grâce un régime monétaire plus flexible), et surtout encourager l’esprit d’entreprise au lieu de laisser prospérer le capitalisme de connivence.

Le président Trump est un éléphant dans un magasin de porcelaine, mais avec la motivation et la vision du président, les dix prochaines années risquent en Europe de ressembler à une conduite en état d’ivresse. Ce ne sera pas une surprise si, dans dix ans, j’écris dans ce journal que l’Europe a obstinément maintenu le statu quo.

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