carte blanche

Trop de transparence nuit-elle à la concurrence?

Charles Cuvelliez  et Jean-Michel Dricot

La transparence a ses inconvénients : elle produit une uniformisation des tarifs et des offres, chacun copiant rapidement le leader du marché. C'est le cas dans le secteur des télécoms.

Par Jean-Michel Dricot et Charles Cuvelliez
École Polytechnique de Bruxelles (ULB)

Le débat qui a récemment eu lieu autour de l’arrivée possible d’un 4ème opérateur mobile en Belgique s’est surtout concentré sur les prix, beaucoup moins sur les risques liés aux dommages collatéraux d’une probable guerre commerciale ou à l’égard de la position du pays dans le concert des nations 5G.

Si vraiment le prix des télécoms pose problème, c’est du côté des offres sur le fixe, internet et la TV qu’il faut chercher.

On y observe davantage que dans les autres segments de marché un manque de diversité des offres qui, aujourd’hui, se positionnent toutes sur la performance (haut débit), la capacité (nombre de GB) et la qualité… ce qui a forcément un coût et donc un prix.

Le problème est en réalité le suivant: une offre restreinte et comparable entre concurrents permet aux grands acteurs du marché de s’aligner facilement les uns sur les autres sans avoir à se concerter (ce qui serait vite puni par les autorités de la concurrence).

On parle donc de coordination tacite, une pratique difficile à prouver. Elle est involontaire mais son origine se comprend facilement: le trop-plein d’information inhérent à l’ère digitale.

Échange massif d’informations

Nous vivons dans un monde où l’échange massif d’information n’a jamais été aussi intense.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’échange massif d’informations n’a jamais été aussi intense. Rien n’est plus facile pour une entreprise de savoir ce que son concurrent prépare, sa stratégie à venir, par le biais des informations financières ou des fournisseurs qui sont souvent les mêmes dans la high-tech, via les annonces faites aux grands clients corporate qui le répéteront au concurrent, via les associations ou fédérations et autres forums de normalisation ou même entre entreprises au sein d’une joint-venture.

Ce sont là des nœuds d’échanges indirects, informels, involontaires mais stratégiques d’informations entre concurrents. Quand le fournisseur adapte sa stratégie et ses produits en fonction de ce que lui demande un de ses clients, son concurrent, qui se fournit au même endroit, le saura très vite.

Dans le même temps, on répète à l’envi qu’un consommateur tire avantage d’une grande transparence des entreprises quant à leurs offres, leurs contenus, leurs prix. Au point qu’en un petit clic, il lui est facile de dénicher ce qui lui convient.

La transparence a ses inconvénients : elle produit une uniformisation des tarifs et des offres, chacun copiant rapidement le leader du marché.
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Cette transparence a pourtant ses inconvénients. Elle produit une uniformisation des tarifs et des offres, chacun copiant rapidement le leader du marché.

La disponibilité massive d’information, leur échange sur moult canaux formels et informels n’est donc paradoxalement pas toujours au bénéfice des consommateurs.

Elle l’est quand les entreprises l’utilisent pour "se benchmarker" sur leur efficacité opérationnelle, sur leurs coûts et tenter de s’améliorer. Ces gains sont, dans un monde vertueux, rétrocédés en partie aux consommateurs, et en partie réinvestis pour la 5G ou la fibre, par exemple.

À l’inverse, une guerre commerciale réduirait à néant ces investissements dans la mesure où les opérateurs préféreront diminuer leurs prix.

Collusion tacite

Certains secteurs sont plus soumis que d’autres au risque de collusion tacite, à commencer par ceux fortement exposé au digital, comme les télécoms.

Certains secteurs sont plus soumis que d’autres au risque de collusion tacite, à commencer par ceux fortement exposés au digital, comme c’est le cas des télécoms.

De fait, on y a tout de suite accès à toutes les informations pertinentes: les prix des concurrents, offre par offre, la satisfaction des clients via les forums, les sites de comparaison tarifaire, les interactions involontaires via les fournisseurs, les forums de standardisation, les associations d’usagers, tout concourt à ce que chaque acteur avance nu devant ses concurrents.

La commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager l’a bien compris. Elle vient de condamner des fournisseurs d’électronique grand public qui avaient interdit aux sites d’e-commerce de vendre leurs produits en dessous d’un prix plancher. Ce plancher "dévoilé" avait eu un effet ricochet: tous les autres détaillants connaissaient désormais ce prix plancher et n’avaient donc plus besoin de proposer des prix inférieurs par le jeu de la concurrence.

Un travail de bénédictin

©BELGAIMAGE

Faut-il dès lors que les régulateurs se mettent à contrôler le genre d’information que les entreprises divulguent? Faut-il n’autoriser que l’information bénéfique pour le consommateur? Ce serait non seulement un travail de bénédictin mais cela aurait aussi des effets négatifs.

Les retours d’expérience entre opérateurs les aident en effet à se comparer mutuellement et à améliorer leur efficacité, ce qui bénéficie aussi aux consommateurs.

La collusion tacite s’enracine d’autant plus facilement que les offres sont peu nombreuses, abondamment documentées, faciles à scruter et que le gain réalisé, quelques pour cent de part de marché, est faible face au risque de riposte et de guerre commerciale.

La France a connu un tel épisode au point qu’Orange a failli absorber Bouygues pour repasser de quatre opérateurs mobiles à trois. Ce marché s’en remet aujourd’hui à peine.

Chez nous, Orange Belgique a annoncé une offre "internet only", ce qui sera peut-être un premier jalon pour diversifier l’offre télécom qui fonctionne aujourd’hui principalement autour des "packs". Mais au fond, Orange Belgique n’est-il pas justement trop transparent?

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