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Trump n'a rien d'un génie en économie. Les chiffres le démontrent…

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Si Trump mérite à l’évidence ses mauvaises notes sur des questions essentielles telles que la défense de la démocratie et la préservation de la planète, ses notes sont également celles d’un cancre dans le domaine de l’économie.

À l’heure du rassemblement annuel des élites mondiales du monde des affaires à Davos, une question simple se pose: leur engouement pour le président américain Donald Trump est-il toujours d’actualité?

Joseph E. Stiglitz

Prix Nobel d'économie, professeur à l'Université de Columbia et économiste en chef au Roosevelt Institute

Il y a deux ans, rares étaient les dirigeants d’entreprise à se montrer préoccupés par le changement climatique, ou contrariés par l’intolérance et la misogynie de Trump. La plupart saluaient au contraire les baisses d’impôts décidées par le président et attendaient avec impatience de voir se déployer ses efforts de déréglementation de l’économie.

Aujourd’hui, de nombreux chefs d’entreprise parlent encore de poursuite de la croissance du PIB et de cours boursiers record. Mais ni le PIB ni le Dow Jones ne constituent une mesure judicieuse de la performance économique. Aucun des deux ne révèle l’état du niveau de vie des citoyens ordinaires, ni quelque évolution que ce soit en matière de durabilité.

Santé économique, santé… tout court

Pour obtenir une bonne lecture de la santé économique d’un pays, il faut commencer par observer l’état de santé tout court de ses citoyens. Une population heureuse et prospère vit plus longtemps en bonne santé. Or, sur ce plan, l’Amérique se situe en bas de tableau parmi les pays développés.

Pour obtenir une bonne lecture de la santé économique d’un pays, il faut commencer par observer l’état de santé tout court de ses citoyens. Une population heureuse et prospère vit plus longtemps en bonne santé. Or, sur ce plan, l’Amérique se situe en bas de tableau parmi les pays développés. L’espérance de vie américaine, déjà relativement faible, a diminué lors de chacune des deux premières années de la présidence Trump.

En 2017, la mortalité en milieu de vie atteignait son plus haut niveau depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas une surprise, dans la mesure où aucun président n’a jamais œuvré aussi activement pour priver d’assurance santé un maximum d’Américains.

L’une des raisons du déclin de l’espérance de vie aux États-Unis réside dans ce que Anne Case et le prix Nobel d’économie Angus Deaton appellent "les morts du désespoir", provoquées par l’alcool, les overdoses de médicaments et les suicides. En 2017 (année la plus récente pour laquelle des données satisfaisantes existent), le nombre de décès de ce type s’élevait à environ quatre fois le niveau de 1999.

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Trump est peut-être un bon président pour le top 1% – voire surtout pour le top 0,1% – mais certainement pas pour les autres citoyens américains. Dans la mesure où les baisses d’impôts bénéficient de manière disproportionnée aux ultrariches et aux grandes sociétés, il n’est pas surprenant qu’aucun changement significatif n’ait été observé dans les revenus disponibles médians des ménages américains.

Les revenus hebdomadaires réels médians se situent ainsi seulement 2,6% au-dessus de leur niveau au moment de l’arrivée au pouvoir de Trump. Par ailleurs, ces augmentations n’ont pas compensé les longues périodes de stagnation des salaires. Le salaire médian d’un travailleur homme à plein-temps (les plus chanceux…) se situe, par exemple, encore 3% en dessous du niveau observé il y a 40 ans.

De même, peu de progrès sont observés dans la réduction des disparités raciales: au troisième trimestre 2019, les revenus hebdomadaires médians des hommes noirs travaillant à temps plein représentaient toujours moins de trois quarts de ceux des hommes blancs.

Les chiffres sont d’autant plus mauvais que la croissance observée n’est pas durable sur le plan environnemental, et encore moins après les déréglementations massives opérées par l’administration Trump. L’air est voué à devenir encore moins respirable, l’eau moins potable, et la planète plus sujette encore au changement climatique. De fait, les pertes liées au changement climatique ont atteint des sommets aux États-Unis, qui ont subi des dommages matériels plus que tout autre pays, à hauteur d’environ 1,5% du PIB en 2017.

Vive les rachats d’actions

800 milliards $
Rachats d'actions
Les baisses d’impôts ont engendré une frénésie record de rachats d’actions pour près de 800 milliards $ en 2018.

Les baisses d’impôts étaient censées favoriser une nouvelle vague d’investissements. Au lieu de cela, elles ont engendré une frénésie record de rachats d’actions – pour près de 800 milliards $ en 2018, tout en entraînant des déficits inédits en temps de paix (environ 1.000 milliards $ pour l’exercice 2019), dans un pays prétendument proche du plein-emploi.

En présence d’un investissement faible, les États-Unis ont pourtant emprunté massivement, les données les plus récentes indiquant des emprunts à l’étranger à hauteur d’environ 500 milliards $ par an, avec une augmentation de plus de 10% de la position d’endettement net de l’Amérique en l’espace d’un an seulement.

Furieuses et bruyantes, les guerres commerciales menées par Trump n’ont pas arrangé le déficit commercial des États-Unis, qui était en 2018 supérieur de 25% à celui de 2016. De même, malgré les promesses de Trump visant à rapatrier aux États-Unis les emplois, l’augmentation de l’emploi manufacturier est encore aujourd’hui inférieure à celle observée sous son prédécesseur une fois la reprise post-2008 installée, et demeure nettement en dessous de son niveau d’avant-crise. La vitesse à laquelle se créent des emplois est également bien moindre que sous l’ère Obama.

À nouveau, rien de surprenant, notamment parce que des citoyens en mauvaise santé ne sont pas en mesure de travailler. Par ailleurs, les personnes handicapées, les détenus – le taux d’incarcération aux États-Unis ayant été multiplié par plus de six depuis 1970, avec près de deux millions de personnes actuellement derrière les barreaux – ou encore les Américains si découragés qu’ils renoncent à chercher activement un emploi, ne sont pas comptabilisés. Or, ils ne travaillent évidemment pas. Dans un pays qui n’offre ni garde d’enfants abordable, ni congé parental garanti, pas étonnant non plus que le taux d’emploi des femmes, ajusté à la population, soit inférieur de plus de dix points de pourcentage à celui des autres pays développés.

L'ex-président Barack Obama ©REUTERS

Même si l’on observe uniquement le PIB, l’économie Trump n’est pas à la hauteur. L’an dernier, la croissance s’élevait à seulement 2,1%, bien loin des 4%, 5% voire 6% promis par Trump, et en dessous même de la moyenne de 2,4% enregistrée pendant le second mandat Obama.

C’est même une performance incroyablement faible si l’on considère la relance offerte par le déficit de 1.000 milliards $ et les taux d’intérêt extrêmement bas. Or, ce n’est ni un accident, ni une question de malchance: incertitude, volatilité et faux-fuyants constituent la marque de fabrique de Trump, là où confiance, stabilité et prévisibilité sont essentielles à la croissance.

En somme, si Trump mérite à l’évidence de mauvaises notes sur les questions essentielles telles que la défense de la démocratie ou la préservation de la planète, ses notes sont également celles d’un cancre dans le domaine de l’économie.

Copyright: Project Syndicate, 2020.


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