chronique

Un Erasmus pour les fonctionnaires wallons?

Entrepreneur et auteur

Aujourd’hui, la Wallonie ne peut plus se contenter de cache-misère en matière digitale ou d’agilité dans l’exécution des politiques. Encore faut-il que la mentalité et la culture administrative changent. Comment contribuer à changer une culture? En la mettant en contact avec d’autres pratiques, d’autres mentalités, d’autres façons de penser, d’autres vocabulaires, d’autres langues…

"En Wallonie, deux mois après le début du confinement, beaucoup d’entrepreneurs n’ont toujours pas reçu le versement promis de 5.000 €... La Flandre et Bruxelles ont versé leurs aides Covid-19 aux PME en mars. Pourquoi un délai si long?", se lamentait récemment Pierre-Frédéric Nyst, président de l’Union des Classes Moyennes (UCM). 

Jean-Yves Huwart

Entrepreneur et auteur

Fin avril, la Flandre raflait la totalité des 6.400 PC portables financés par l’ASBL DigitalForYouth destinés aux familles défavorisées. La Wallonie restait estomaquée, sans ordinateurs. En cause: une absence de mandat confié par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Ces deux exemples récents n’ont rien à voir l’un avec l’autre, si ce n’est le décalage entre la rapidité d’action d’une région, la Flandre, en regard d’une autre, la Wallonie.

Nul doute que DigitalForYouth parviendra à livrer des équipements aux écoliers défavorisés wallons. Mais bien plus tard. Quant aux entrepreneurs wallons, la plupart ont finalement reçu leur aide régionale. 

Mais pourquoi, diantre, tout met-il toujours plus de temps en Wallonie qu’ailleurs? Pourquoi existe-t-il un écart si grand entre les annonces, souvent rapides, et les réalisations, trop souvent bancales, mal ajustées et surtout très tardives? 

On dit que la crise du Covid-19 a agi comme un révélateur des failles et faiblesses préexistantes des opérateurs concernés. Dans le cas de la Wallonie, ce n’était pas nécessaire. 

Technostructure wallonne

À la longue, les dysfonctionnements structurels de la "technostructure" wallonne sont devenus une quasi seconde nature. Ils n’étonnent déjà plus nombre de Flamands. Ils ne surprennent plus non plus les Wallons eux-mêmes. Ces couacs sont le plus souvent accueillis par quelques haussements d’épaule et ricanements.

Mais d’où vient cette difficulté se mettre au diapason des régions qui nous entourent?

"Mais pourquoi, diantre, tout met-il toujours plus de temps en Wallonie qu’ailleurs ? Pourquoi existe-t-il un écart si grand entre les annonces, souvent rapides, et les réalisations, trop souvent bancales, mal ajustées et surtout très tardives ?"
Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

Si les raisons sont multiples, arrêtons-nous sur une sans doute trop peu citée: le manque de diversité de profils et de carrière au sein des cadres du système public wallon. 

Anciens conseillers de cabinets ministériels, représentants académiques, employés historiques de l’administration… Les parcours au sein des départements et parastataux wallons se ressemblent beaucoup. Les expériences dans le monde privé ne sont pas des prérequis. Un vécu professionnel à l’étranger encore moins. 

Aujourd’hui, pour beaucoup de fonctionnaires wallons, l’expérience internationale se limite à l’application des procédures imposées par les programmes de financement européens. 

Le modèle de la bureaucratie européenne est d’ailleurs devenu à ce point influent que l’administration wallonne s’en inspire pour mettre en œuvre ses propres programmes de soutien régionaux. L’aide Covid-19 aux PME wallonnes n’a ainsi pas fait pas exception. Contrôles de code sectoriels NACE dépassés, vérifications zélées... On aurait cru le plan de soutien de 5.000 € directement géré des bureaux de la Commission européenne à Bruxelles…

La plupart des agents wallons sont de bonne volonté. Ils croient en leur métier et ne craignent pas de mouiller la chemise. Le citoyen ne peut toutefois se satisfaire des lenteurs et retards systématiques dans la mise en œuvre de dispositifs que d’autres mettent en place de façon beaucoup plus efficace. 

Le citoyen ne peut pas davantage se féliciter de la frilosité de l’appareil public régional à l’égard des derniers usages technologiques. La léthargie historique des élites politiques, administratives, économiques, scolaires en matière de numérique a heurté la société wallonne de plein fouet au début du confinement. Les Belges francophones ont découvert qu’à peine 45% de leurs enfants jouissaient d’un minimum de support numérique à l’école, contre 75% en moyenne dans le reste de l’OCDE. Les études d’Eurostat ou de l’Agence wallonne du numérique (AdN) dénoncent pourtant depuis des années l’indigence de la culture digitale en Wallonie. 

Une autre tache souille la façade numérique publique de la Wallonie: la déshérence du dossier de l’Open data en Wallonie. Le manque de circulation et d’échanges automatiques des données entre départements ont expliqué, là aussi, la longueur du délai de paiement et de vérification lors du versement des aides Covid-19.

Aujourd’hui, la Wallonie ne peut plus se contenter de cache-misère en matière digitale ou d’agilité dans l’exécution des politiques. Encore faut-il que la mentalité et la culture administrative changent. Comment contribuer à changer une culture? En la mettant en contact avec d’autres pratiques, d’autres mentalités, d’autres façons de penser, d’autres vocabulaires, d’autres langues…

Voici quelques années, l’Union européenne a lancé un programme d’Erasmus pour entrepreneurs, inspiré de l’incontournable programme d’échange Erasmus pour les étudiants européens: quelques mois dans un autre pays pour s’enrichir, apprendre, s’ouvrir. 

Pourquoi ne pas envisager un programme d’échange similaire pour des fonctionnaires wallons en Europe? De préférences dans les pays où les pouvoirs publics sont les plus agiles, aux Pays-Bas, en Estonie ou en Scandinavie, par exemple. Et pourquoi pas dans les pays champions du monde de l’e-Gov, par exemple, la Corée du Sud ou Singapour?

Rien n’est plus efficace que de changer les habitudes d’un groupe par le cœur et l’expérience de ses pairs. N’attendons pas que l’Union européenne mette en place un Erasmus des agents publics. La Wallonie peut d’ores et déjà prendre l’initiative et se montrer pionnière. Pour son bien et celui de sa population.

Lire également

Messages sponsorisés